Borloo nous amuse sur la compétitivité de la France

Dans une interview aux Echos sur la fiscalité et la compétitivité, Jean-Louis Borloo nous gratifie d’une langue de bois débridée

Alors qu’on apprend, pétrifié de terreur, que la Suède sombre dans ses zheures les plus sombres, en France, phare du monde moderne et pic de pétulance optimiste avec des sourires et des petits bisous, on nous prépare une nouvelle salve de bonheur équitable et durable avec une extension du partage des taxes jusque dans le mariage

Eh oui : fini le temps où, pour rembourser le traiteur, on pouvait jouer sur une réduction d’impôts en plaçant habilement son mariage en plein milieu d’année ! A présent, il va falloir raquer. Oh, ce n’est pas qu’avant, on ne devait pas payer non plus, mais simplement, avec cette nouvelle France du Pouvoir d’Achat, on va avoir l’occasion inespérée d’accroître son pouvoir d’acheter des taxes, d’acheter du Trésor Public, d’acheter de l’impôt.

Et là, c’est semaine quinzaine année décennie commerciale : chaque petit avantage, chaque petite niche est méticuleusement démontée, pliée, rangée ! Liquidation du stock ! Tout doit disparaître !

Les jeunes mariés sont donc mis à contribution : quelques centaines de millions d’euros seront ainsi récupérés sur le dos de ces salauds de riches qui osent encore se marier sur le dos du prolétariat. Chacun doit faire son effort pour la Nation, et cela débute donc dès le jour de la noce où le jeune couple commencera par passer parmi les invités au banquet avec une corbeille marquée « Pour nos impôts 2011« .

Si vous avez l’impression que le gouvernement fait les fonds de tiroir et regarde sous les coussins du sofa pour y récupérer les pièces de monnaie égarées, vous avez raison. Et si vous allez jusqu’à penser qu’on ne fait les fonds de tiroir que lorsqu’on commence à être cruellement à court de thunes, vous avez raison aussi. Et si vous vous dites ensuite qu’on est donc assez mal barrés, vous avez encore raison. Trois fois raison, c’est pratique, ça vous donne le droit à un tour supplémentaire pour essayer de décrocher la queue du Mickey.

Et pendant que vous tentez le coup dans votre soucoupe volante qui monte et qui descend, le petit Jean-Louis, monté dans une jolie voiturette évidemment électrique aux couleurs pétantes, tente la même chose en agitant ses petits bras pendant que le manège continue à tourner (et tant que ça tourne, on persiste).

En effet, alors même que de tous les côtés, on rabote, on farfouille, on rapièce et on sucre tout ce qu’on peut pour faire tenir le bastringue encore quelques mois, Jean-Louis, lui, vise plus haut. La queue du Mickey, certes, mais surtout un retour de la France dans la course à la compétitivité mondiale. Avec l’avalanche de taxes et d’impôts, c’est plus qu’un pari, c’est une gageure devant laquelle notre intrépide moussaillon ne reculera pas !

Jean-Louis Borloo

A ce titre, il a donc donné une charmante interview dans les Échos, qui nous permet de mesurer avec précision l’écart entre le rêve éveillé de certains et la réalité cauchemardée par tous les autres. Les premières distances calculées nous amènent dans l’astronomique, avec comme unité de base la distance Terre-Sagitarius A (30.000 années lumières) qui est le trou noir super-massif au centre de la galaxie et qui contient, entre autres, les dettes des organismes publics français.

Et que dit le bon Jean-Louis, qui pourrait occuper la place de Fillon prochainement (pour rappel, il s’agirait selon des sources informées du Premier Ministre français actuellement en poste) ? Il dit plein de choses, rien que dans sa réponse à la première question :

« La clef de tout, c’est d’amplifier le retour de la France dans la course à la compétitivité mondiale« 

Amplifier le retour de la France dans la course à la compétitivité, voilà qui est bien dit. Ça laisse habilement supposer qu’il y a déjà eu retour, ce qui est hardi, et qu’on souhaite augmenter encore les effets produits, ce qui est aussi couillu. En réalité, il faudrait faire quelque chose pour que la France ait un espoir de simplement observer la course sur le bas côté. Pour le moment, on a surtout l’impression qu’elle pisse contre un arbre pendant que les coureurs lui passent dans le dos.

Jean-Louis ne se démonte pas. Il continue même avec ce diamant pur :

J’ai beaucoup travaillé ces derniers mois pour analyser la situation.

J’hésite à commenter. Je… Non. Trop facile.

Prenons plutôt la suite :

Si l’on regarde au fond des choses, 2008 a été bien plus qu’une crise financière. J’ai acquis la certitude que la crise marquait en réalité la fin d’un modèle. Nos sociétés se sont construites sur un déséquilibre structurel, avec l’arrivée massive de produits importés, financés par des endettements en tout genre et un recours abusif au crédit. On a cru que la crise se résumait à une question de technique bancaire. C’est faux ! C’est à la fois une crise de la compétitivité occidentale et une crise du sens.

Jean-Louis a beaucoup travaillé ces derniers mois. Manifestement, beaucoup trop. Et l’analyse est formelle : ça titre à au moins 40° … Cette décoction est un savant mélange entre des écorces de poncifs, du distillat de protectionnisme et une grosse louche de mélasse philosophique pour lier tout ça. Il y a aussi un peu d’eau claire, avec le recours abusif au crédit, mais cette eau ne rentre pas dans l’analyse finale : comme pour certains arriérés, c’est le crédit des autres qui fait mal, pas celui de l’État, voyons.

Le reste de l’interview passe comme sur des rails : on y trouve, petits bonbons laissés sur les oreillers moelleux d’une suite cossue d’arguments éculés, de la voiture écolo, du photovoltaïque, de la facture carbone minimisée, de l’énergie renouvelable, du Grenelle de l’Environnement et des LGV qui coûtent – dans la décontraction – des bras et des jambes. On peut souligner assez facilement les expressions « cohésion sociale », « réformes considérables » voire « stratégie économique » et même « vision pour 2020 » qui montrent qu’on est ici en pleine science-fiction.

Moment de lucidité cependant, quand Jean-Louis nous explique ce qu’il fait vraiment de ses journées :

Le rôle d’un politique est de préparer le chemin et l’emploi de demain.

Et c’est vrai : le rôle d’un politique est bien de préparer son emploi de demain ; chose qu’il présente assez calmement par la suite en détaillant ce qu’il a fait pour se rendre désirable en tant que futur Premier potentiel (ou potentiel futur Premier, si vous voulez) : grâce à des travaux de réorganisation de l’action publique et à l’invocation de Colbert (si si, allez lire, c’est dedans), Jean-Louis nous explique qu’il est parvenu au miracle de l’efficacité de l’Etat, et synthétise son action ainsi :

mobilisation des forces vives, simplification des procédures et réorganisation des filières

Au passage, que fait-il des forces mortes et pourquoi ne les vire-t-il pas ? Mystère et boule de charbon bio éco-conscient qui ne permettra pas de lever le voile sur la Nouvelle Fiscalité du XXIème Siècle dont les mamelles seront … de nouvelles taxes sur les transactions financières. Original, novateur, ce Jean-Louis est trop fort et propose donc un … Grenelle de la Fiscalité qui vise à remettre de l’intelligence dans la fiscalité, et nous prépare, entre deux chips au paprika, une heureuse révolution fiscale.

Je marque ici une pause. Les psychotropes que Jean-Louis nous administre en bouffées généreuses sont trop forts pour moi. Là encore, tout commentaire supplémentaire serait comme ajouter des notes sur du Beethoven et ne pourrait rendre honneur au monument qu’il façonne avec sa langue et son cerveau… son foie.

Le silence consterné qui suit une saillie de Borloo, c’est aussi du Borloo.

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