La Terre-Mère rend fou

Le lyssenkisme enterré par Khrouchtchev en 1964 connaît une seconde vie

Par Anton Suwałki

On peut se demander si cette drôle de multinationale qu’est l’ONU, fondée après la Deuxième Guerre mondiale, a une seule fois rempli le rôle théorique qui lui est assignée : quand a-t-elle assuré la « paix entre les nations » ou contribué à faire respecter les « droits de l’homme » ? L’impuissance des diplomates ne les empêche de s’autosaisir d’une nouvelle mission aussi impossible que délirante : s’occuper des « droits de la terre ». Avec la folle idéologie qui s’impose ainsi, enrobée dans des proclamations gluantes d’amour et de convivialité universelle, le lyssenkisme enterré par Khrouchtchev en 1964 connaît une seconde naissance, et s’offre même le statut de doctrine officielle des Nations Unies.

Les Lyssenko de l’agro-écologie

Ce prosélytisme s’exprime notamment dans le récent rapport d’Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation : selon lui, « l’agro-agriculture surpasse l’agriculture industrielle » [sic]. Parole d’agronome ? Pas du tout, l’« expert » est un juriste et un « spécialiste en droits de l’homme ». Le rapport s’appuie sur des expériences menées au Kenya, au Malawi, etc. censées démontrer une forte augmentation des rendements grâce à tout un tas de pratiques dont certes toutes ne sont pas dénuées d’intérêt… Mais il est tellement facile d’obtenir ces résultats biaisés : en apportant à des paysans dépourvus de toute formation un minimum de connaissances, on leur permet bien sûr d’augmenter leur rendement, mais il s’agit surtout de les empêcher d’accéder aux intrants les plus efficaces de l’agriculture moderne. La même démarche est adoptée partout par les pères verts occidentaux qui tentent d’évangéliser le Burkina, sillonnent les campagnes pour diaboliser le coton BT, et faire de la propagande pour le « bio équitable ».

Bilan des courses :

– coton BT : 2 tonnes à l’hectare en moyenne ;
– coton conventionnel : 1,075 tonne ;
– coton « bio » : 0,466 tonne.

Avant l’ONU, les militants écologistes avaient réussi une opération de propagande presque identique en organisant un colloque dans les locaux de la FAO, et rendant frauduleusement le même diagnostic que de Schutter, en allant même jusqu’à usurper le sigle de l’organisation !

Pourquoi cet acharnement à défendre, contre toute évidence, le mythe de rendements élevés de l’agriculture biologique, alors même que sa carte de visite officielle est le refus de l’« agriculture productiviste » ? Les vertus environnementales du bio relèvent elles-mêmes largement de la légende urbaine. Qui peut croire que l’objectif de ces lyssenkistes est véritablement de nourrir le monde ?

(Dessin de presse : René Le Honzec)

Gaïa

Nous revenons ici au débat lunaire de l’Assemblée générale de l’ONU le 20 avril 2011. Les délégués présents y ont découvert, paraît-il, « le lien entre les droits de l’homme et les droits de la planète ». Nouvelle manifestation du lyssenkisme, les prétendus experts qui nourrissent cette profonde réflexion. Celui qui est capable de dire « Des experts ont démontré aujourd’hui le lien entre droits de l’homme et droits de la planète, car lorsqu’on surexploite l’eau et les sols, c’est au droit à l’alimentation qu’on touche » est expert en quoi, sinon en connerie ? En quoi l’idée banale qu’il faut gérer correctement des ressources, dont certaines non renouvelables, peut-il déboucher sur l’idée que les ressources possèdent des droits ? Si je ménage pas mon moteur, le nourris d’un carburant de piètre qualité, ma voiture me durera moins longtemps, et mettra en cause mon droit – ou plutôt mes possibilités – de déplacements. Quel imbécile se fera l’avocat du droit bafoué de ma voiture ? De la même façon, comment la planète pourrait-elle avoir des droits ?

Cette idée saugrenue provient directement de James Lovelock, le fondateur de l’hypothèse Gaïa, selon laquelle la Terre serait un être vivant. L’un des « experts » présent à l’assemblée, Cormac Cullinan, ne fait pas mystère de son adhésion à ces thèses :

In the scientific world there has been more progress. It’s been almost forty years since James Lovelock first proposed the “Gaia hypothesis”: a theory that Earth regulates itself in a manner that keeps the composition of the atmosphere and average temperatures within a range conducive to life. Derided or dismissed by most people at the time, the Gaia hypothesis is now accepted by many as scientific theory.

Cette Terre bienveillante s’autorégulerait de manière à ce que la composition de l’atmosphère et la température moyenne reste dans des valeurs compatibles avec la vie. Celui-ci connaît bien l’histoire de la Terre et du climat, pour sûr. Et Cornac Cullinan n’hésite pas à proclamer ces absurdités théorie scientifique, voire la théorie !

Les droits de la Terre contre les droits de l’homme

Découlant de cette vision néo-animiste, il faut vénérer la Terre nourricière et veiller à respecter ces droits. On oublie simplement que la Terre rechigne spontanément à nous nourrir, et que sans exploiter celle-ci, par l’intervention du génie et du travail humain, la chasse et la cueillette ne permettraient pas la vie de plus de quelques millions d’hommes.

Tout naturellement, l’homme est vu dans cette mythologie comme le méchant perturbateur de ce système naturellement harmonieux qui attente aux droits de la Terre et de tous ses composants, animaux, végétaux, bactéries, mais aussi droits du monoxyde de dihydrogène, ou de n’importe quel minéral. Les défenseurs du nouvel ordre écologique [1] n’ont plus de limites, et entendent faire de chaque chose un sujet de droit, dont ils sont sûrs les avocats autoproclamés. Seul problème : peut-on assigner en justice pour leurs actes, un champignon vénéneux, un serpent venimeux, une bactérie tueuse, un volcan dont l’éruption fait des milliers de victimes ? Comment gérer les droits respectifs du chat ou de la souris ? Dois-je mettre mon chat en prison pour souricide ?

On peut bien parler gravement dans ce genre d’assemblée de développement durable [2], de justice et d’ égalité pour les hommes, certains intervenants ne font aucun mystère de leur volonté de réduire l’homme à travers la décroissance (Peter Brown), et de réduire ses droits au profit de tous les « composants » de Gaïa . Pour Cormac Cullinan déjà cité :

The day will come when the failure of our laws to recognize the right of a river to flow, to prohibit acts that destabilize Earth’s climate, or to impose a duty to respect the intrinsic value and right to exist of all life will be as reprehensible as allowing people to be bought and sold.

Refuser le droit du fleuve de couler doit devenir aussi répréhensible que la traite des noirs ou des blanches, selon le système de valeurs défendu par cet « humaniste ». Est-il difficile d’imaginer la vision des droits de l’homme qui sous-tend ces propos ?

La défense ouverte des croyances les plus obscurantistes

En fait d’« experts », si on s’en remet au compte-rendu de ces débats, beaucoup d’amis de Bové et autres idiots du village planétaire. Parmi eux, Vandana Shiva, qu’on présente comme physicienne, alors qu’elle considère que « la science moderne n’est ni plus ni moins que la science occidentale, c’est-à-dire [sic] une catégorie particulière d’ethno-science » [3], tandis que la « science » védique et, de façon générale, toute croyance émanant des « peuples autochtones » sont synonymes de tellement plus de connaissances et de sagesse, bien sûr… Qui s’étonnera des propos du représentant de la Bolivie, dont le président voit dans les tremblements de Terre une punition de Gaïa en colère envers nos comportements non écologiquement corrects ? Pour empêcher les sous-développés d’exploiter Gaïa, les forêts, les ressources naturelles, il faut évidemment préserver ou restaurer les croyances les plus obscurantistes :

[Le représentant du Bénin] a attiré l’attention sur le fait que, dans son pays, les forêts qui subsistent sont essentiellement des lieux sacrés. « Elles sont les lieux de résidence des divinités et des ancêtres auxquels les populations assignent un rôle protecteur de leur communauté », a-t-il fait observer.

En attendant, une grande messe de plus entre gens « civilisés » est annoncée : le deuxième Sommet de la Terre l’an prochain à Rio. Et l’inquisition contre les hérétiques, elle commence quand ?

Publié avec l’autorisation de l’auteur.

Notes et sources :

[1] Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique – l’arbre, l’animal et l’homme, Livre de Poche (acheter en ligne)
[2] Dans le document officiel issu de ce débat, on lit la perle suivante : « Le produit intérieur brut n’est pas un indicateur approprié pour mesurer la dégradation de l’environnement résultant de l’activité humaine » Effectivement : c’est comme dire que la radio des poumons n’est pas un outil pertinent pour repérer des verrues plantaires.
[3] Cité dans Sokal et Bricmont, Impostures Intellectuelles, Livre de Poche (acheter en ligne)

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.