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L’excessive Bureaucratie

Publié le 31 juillet 2011
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Par Alphonse Allais (*)
Paru dans Le Journal, 17 septembre 1896

Alphonse AllaisIl y a mille façons de s’amuser ici-bas.

Certains se divertissent tout simplement à même la nature, oserais-je dire.

À d’autres, il faut des plaisirs tellement raffinés que tout le matériel de la famille Lebaudy ne suffirait pas à les satisfaire.

J’en connais qu’un simple et fort idiot calembour comble d’une joie pure, tel ce monsieur qui me disait, ce matin : «La France finira bien par se lasser des trahisons continuelles de la reine de Madagascar et son entourage. Tant la cruche fahavalo qu’à la fin elle se casse.»

C’est surtout quand on est retiré des affaires que le choix d’un agréable passe-temps revêt une sérieuse importance.

À telle enseigne que le trépas par ennui d’une foule d’ex-commerçants est un fait banalement courant.

Paul Arène a raconté quelque part – et si délicieusement ! – l’histoire de cet ancien limonadier devenu riche et qui dépérissait ferme en sa maison de campagne. Sa compagne eut alors l’ingénieuse idée de transformer peu à peu, par l’addition successive d’une table de marbre par-ci, d’un comptoir par-là, leur vaste salon en coquet estaminet, et notre homme reprenait tout doucement le goût de la vie. Une veste d’alpaga, une serviette sur le bras et un tablier blanc, dont on affubla leur valet de chambre, achevèrent de guérir le sympathique cafetier.

Le cas que je vais avoir l’honneur de présenter aujourd’hui à ma nombreuse et choisie clientèle, bien que comportant des détails originaux, est d’ordre analogue.

Quelques mois avant le jour de sa retraite, M. Durond, employé au ministère des Finances, hérita, sans qu’il s’y attendît le moins du monde, de trente mille francs de rentes. Avec quelle célébrité il plaqua son administration, je vous laisse penser.

Oui, mais pas plutôt qu’il se sentit oisif et libre de son temps, le voilà qui fut en proie à une tenaillante mélancolie. Célibataire, dépourvu d’idéal, sans autres relations que ses camarades de bureau de deux ou trois pâles cousins, M. Durond ne savait que faire de son corps. Et puis, ce qui lui manquait surtout, c’était le public, le bon public qu’on embête, qu’on fait poireauter et auquel on peut dire grossièrement : Où est votre bordereau ?

À la fin, n’y pouvant tenir, M. Durond loua une boutique qu’il fit aménager en manière de bureau, avec des grilles et des guichets.

M. Durond avait son idée !

Au-dessus des guichets, on posa des plaques portant chacune une des indications : Propriétaires – Locataires – Ecclésiastéiques – Laïcs – Civils – Militaires – Caisse. Sept commis, anciens copains du ministère, aujourd’hui en retraite, furent engagés. Sur la devanture, on écrivit en grosses lettres : Change. Un écriteau accroché derrière les vitres annonça aux passants stupéfaits : « Ici, on rembourse au pair toutes les pièces démonétisées. »

Tout de suite, afflue le public.

Les gens entrent dans le bureau et, après un rapide coup d’œil sur les guichets, se sentent perplexes. Les simples citoyens finissent généralement par se diriger vers le guichet des Civils.

L’employé, plongé dans la lecture du Petit Journal, se décide, au bout de quelques minutes, à lever la tête :

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Vous changez les pièces italiennes ?

– Parfaitement.

– J’ai une pièce de vingt sous de Victor-Emmanuel…

– Donnez !

Le monsieur avance timidement son franc, l’employé lui passe un bout de papier :

– Remplissez ce bordereau.

Sur le morceau de papier, sont écrits les mots d’usage : Nom, prénoms, etc., etc. ; et puis : Valeur, nationalité et millésime de la pièce.

Un peu étonné, comme de juste, mais docile, le monsieur remplit les blancs.

L’employé reprend :

– Habitez-vous un immeuble à vous ?

– Non, Monsieur.

– Eh bien ! portez ce bordereau au guichet des Locataires.

De plus en plus étonné, mais toujours docile, le monsieur obéit.

Aux Locataires, nouvelles formalités, nouveau bordereau, puis :

– Portez ce bordereau au guichet des Laïcs.

Aux Laïcs, même bureaucratie ; après quoi, on remet au monsieur un bon de un franc à toucher à la caisse.

À la Caisse, le caissier met ses lunettes, compulse de nombreux papiers, exige trois ou quatre signatures sur des feuilles différentes, puis gravement, avec mille précautions, remet au monsieur… une pièce de vingt sous du pape !

Le simple citoyen commence à la trouver mauvaise et ne cache plus son mécontentement.

– Vous vous f… de moi, décidément !

M. Durond intervient alors :

– Qu’y a-t-il, Monsieur ?

– Il y a qu’on me f… une pièce du pape contre une pièce de Victor-Emmanuel. Ce n’était pas la peine de me faire perdre une demi-heure, nom d’un chien !

– Rien n’est plus facile à réparer, Monsieur, portez cette pièce à ce guichet, on vous donnera un bordereau à remplir…

Le monsieur n’en entend pas davantage et, s’il court encore, il doit être loin, mais pendant ce temps-là M. Durond et ses sept lascars se tiennent les côtes.

Quand il s’agit d’un digne prêtre, c’est la même opération.

Et ainsi d’un brave militaire.

—-
(*) Alphonse Allais (1854-1905) était un journaliste et écrivain français, célèbre à la Belle Époque, reconnu pour sa plume acerbe et son humour absurde.

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