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La dinde de fer

Publié le 29 février 2012
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Les deux tiers du long-métrage s’appesantissent péniblement sur la période post-2003, après la mort de son mari, mais ratent l’essentiel de l’héritage que laissera derrière elle la dame de fer.

Par Stéphane Montabert, de Renens, Suisse.

La cérémonie des Oscars s’est achevée. Bien qu’au second plan face à l’agitation autour de l’Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher – ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d’Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude – parfois même exagérément – envers des collègues qui n’atteignaient pas son niveau d’exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n’a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu’incarne Meryl Streep.

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces « biopic » au sujet d’une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d’elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (…) Certainement pas à moi.

L’ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de « non-événement ». Il est vrai que pour quelqu’un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu’on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s’appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d’hallucinations…  Le spectateur est affligé de l’histoire ennuyeuse et pathétique d’une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l’Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L’épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l’attentat de l’hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l’Ambassade d’Iran n’est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d’heure et autant de répliques grotesques, alors qu’elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n’est dit de l’impact de sa personnalité sur l’état d’esprit du pays et la fierté qu’elle rendit à l’Angleterre… Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l’université.

Les producteurs de cinéma ont choisi de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique – quoi que cela réussisse pour d’autres… – car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu’elle n’a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu’il ne s’agisse d’une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu’un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage – un peu comme pour George VI – et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d’être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu’il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L’autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d’une académie mais dans le laboratoire d’une société alimentaire. (…)

Je la trouvais sûre d’elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (…) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu’elle n’acceptait d’aller le long de routes qu’elles qualifiait de façon méprisante de « trop malignes ».

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l’intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l’opposition à l’URSS, la promotion de l’atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d’une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d’importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l’inflation et du déficit et l’affaiblissement des syndicats.

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d’un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l’aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l’époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l’Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l’aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d’imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d’acheter leur logement social, libéralisa l’emploi, réduisit le périmètre de l’Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations… Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu’elle trouvait juste – des valeurs si pertinentes qu’on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd’hui.

C’était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue –  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.

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  • Merci, très bon article. J’ai moi aussi trouvé ce film assez moyen. Les politiques de Thatcher et leurs effets ainsi que l’état de l’Angleterre avant son élection sont à peine mentionnés. Le personnage dénonce les sentiments au dépend de la raison et pourtant le film fait exactement la même chose.

    Je pense que les scénaristes ont volontairement passé sous silence certains faits pour éviter que le film apparaisse comme un trop grand hommage. Au lieu de ça, on s’est focalisé sur les sujets qui rassemblent tout le monde (le terrorisme, le féminisme). Bref, un film pour les bobos car ni les libéraux ne la reconnaîtront ni les gauchistes ne l’admireront.

  • Je trouve cet article assez sévère, quand même. Moi qui, en allant au ciné, m’attendais à un réquisitoire gauchiste déguisé en film, j’ai finalement été agréablement surpris. C’est vrai que l’aspect politique est relégué derrière l’aspect psychologique, mais en même temps ce n’est pas un documentaire, c’est un film, qui n’a pas prétention à livrer tous les détails historiques et politiques. Et encore, les grands enjeux sont suffisamment abordés pour présenter l’état d’esprit totalement intègre de cette femme d’État − et son décalage le plus total avec celui de nos politiciens actuels.

    Typiquement, sur les grandes grèves, l’essentiel est l’approche qu’on en fait : est-ce qu’on chie dans son froc dès qu’un syndicat lance une action, est-ce qu’on fait marche arrière dès les premières difficultés en cherchant un pauvre consensus, ou est-ce qu’on ferme les boîtes pas rentables, point barre, fin de la discussion ? La politique découle de la mentalité, finalement.

    De même, qu’importe que certaines dimensions du film soient pour le coup plus « consensuelles », comme la lutte contre le terrorisme ou la montée en puissance d’une femme, qui plus est aux origines modestes : on ne va s’y opposer juste par principe non plus. Au contraire même, si certains peuvent sortir du ciné en se disant « finalement, ce n’est peut être pas tant « l’amie des riches » si décriée dans les médias qu’une femme qui avait des valeurs et qui a fait contre vents et marées ce pour quoi elle avait été élue », ce serait déjà pas mal, quitte après à approfondir leurs connaissances dans des ouvrages ou autre. Mieux encore, le film peut éventuellement éveiller la curiosité de certains sur des analyses libérales absentes des grands médias.

    Mais bon, cela dit, c’est vrai que quand on est fan de MT, il est un peu frustrant de rester sur sa faim en termes d’analyse politique, mais enfin, on a toujours Contrepoints pour ça ! ^^

  • Globalement d’accord avec l’article, même si ce n’était pas le but du film d’être un documentaire historique et politique.

    Par contre, l’entité dont Margaret Thatcher devint PM en 1979 est le Royaume-Uni, pas l’Angleterre.

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