L’allocation universelle, une bonne direction, un mauvais chemin

Dirigeons-nous vers la société de propriétaires, pour que les gens puissent percevoir des revenus périodiques détachés de leur travail

Le chemin vers la prospérité de la communauté ne passe pas par l’instauration de systèmes étatiques de redistribution des revenus, mais par la promotion de la transition vers une société de propriétaires. C’est-à-dire, avant de créer des passifs universels pour une société, il est indispensable de créer des actifs suffisants pour les payer : en cas contraire, comme le sait tout comptable, ce qui se produit est une décapitalisation massive.

Par Juan Ramón Rallo, depuis Madrid, Espagne

Quelque part vers 2006, quand les caisses publiques débordaient des revenus dérivés de la bulle du crédit que connaissait toute l’Europe, un des débats qui attiraient le plus la gauche – ici et à l’étranger – était ce que l’on appelle l’allocation universelle ou le revenu vital, à savoir le supposé droit qu’aurait toute personne, pour le simple fait d’être venu au monde, de percevoir un subside.

Aujourd’hui, bien entendu, un tel débat est tombé aux oubliettes ; principalement parce que, comment sut bien le comprendre Margaret Thatcher, le socialisme a besoin qu’il y ait de la richesse pour pouvoir dépouiller, se maintenir et s’étendre. Avec le garde-manger qui n’est déjà plus vide mais éventré, de tels messages pourraient être attirants et même être intégrés dans des plans d’action politique (voir le programme de gouvernement socialo-communiste en Andalousie), mais n’ont aucune chance de se matérialiser… au moins en Espagne. Dans des sociétés où l’interventionnisme hypertrophié n’a pas encore ruiné les citoyens, le débat non seulement reste vif, mais si l’argent était là, quelque chose de ce genre pourrait être implanté.

La semaine dernière, le bulletin fédéral de Suisse a publié une proposition pour établir une allocation universelle de €2.000, chose qui, selon ses promoteurs, aurait comme effet bénéfique que « sans la nécessité de gagner de l’argent pour manger, on offrirait la possibilité à tout le monde de se consacrer à ce qu’il veut. »

Beaucoup de libéraux se pressent de rejeter ce type de proposition avec l’argument incomplet selon lequel tout le monde devrait travailler, quand, en réalité, il n’est pas besoin d’aller si loin. De fait, l’idée que chaque fois plus de gens peuvent vivre sans travailler – ou consacrer leurs temps libres à des activités dont l’objectif n’est pas d’obtenir un revenu monétaire – n’est pas si farfelue qu’il pourrait sembler : simplement, il est nécessaire d’orienter les incitants de manière adéquate. Comme cela se produit parfois, la gauche pourrait bien indiquer un objectif social désirable (que l’éducation et la santé de qualité s’étendent à tout le monde, que l’on perçoive des pensions les plus élevées possibles, que l’environnement ne soit pas dégradé de manière extraordinaire, que nous puissions prospérer sans travailler) et miser sur des moyens inadéquats (la coercition étatique). Essayons de clarifier l’affaire.

Les problèmes de l’allocation universelle étatique

Le problème de l’allocation universelle étatique est qu’il consiste en une banale redistribution de la richesse. Ses bénéficiaires ne se sentent pas nécessairement incités à produire les biens et les services les plus demandés par les autres personnes, bien qu’ils désirent les consommer. De manière évidente, on ne peut seulement consommer que ce qui a été préalablement produit, de sorte que si chacun des producteurs se consacrait à fabriquer ce qui lui plaît individuellement au lieu de ce que les autres individus demandent, la qualité des biens à redistribuer ira en se détériorant et le système s’effondrerait, au milieu d’une paupérisation généralisée.

Supposons que, grâce à l’allocation universelle, tous les agriculteurs, peu épanouis par la dure activité que suppose labourer, décident de se consacrer à des activités plus récréatives et satisfaisantes comme, par exemple, prêter leurs services à la communauté. Quelle serait la conséquence ? Que la société connaîtrait une pénurie absolue d’aliments, en même temps qu’elle enregistrerait un excédent de l’offre de services sociaux.

Dit d’une autre manière : le problème n’est pas tant que les bénéficiaires de l’allocation universelle ne travaillent pas ou qu’ils ne travaillent pas dans des activités de valeur et méritoire, mais qu’ils ne verraient pas pourquoi ils devraient consacrer leurs efforts à la fabrication de ces biens et services les plus nécessaires pour tous. Et pourquoi ? Parce que les salaires perdraient une grande partie de leur rôle de transmission de l’information sur l’endroit où il faudrait diriger la main-d’œuvre (moins vers les services sociaux, plus vers l’agriculture). Parce que le problème de l’allocation universelle n’est pas qu’elle favorise la fainéantise, mais qu’elle détruit une grande partie de l’ordre et de la coordination existante dans la division du travail (et plus grande sera l’allocation universelle étatique, plus grande seront les dimensions de la destruction).

Oui, tous les citoyens recevraient une allocation, mais ne pourraient acheter ce qu’ils désireraient. L’allocation universelle publique se base purement et simplement sur le fait que l’État retire une partie de leur richesse à ceux qui la produisent pour la donner à ceux qui cessent de la produire. Il s’agit clairement d’une course vers la misère (particulièrement si le montant de l’allocation universelle est très élevé, comme en principe le souhaiteraient ses promoteurs). Imaginez-vous sur une île déserte, essayant d’atteindre une noix de coco et, changeant d’avis, cesser de grimper le long de l’arbre et vous dire : « Je vais supposer que je dispose déjà de la noix de coco, pour que je ne sois pas contraint de la cueillir. » Évidemment, vous pouvez vous tromper vous-même pensant que vous avez déjà la noix, mais le fait est que vous ne l’avez pas.

L’alternative : une rente de propriétaires

Est-ce que tout cela signifie que l’être humain est condamné à gagner son pain à la sueur de son front ? Pas nécessairement. Il existe une alternative qui, loin de détruire la division du travail, permet de l’améliorer : devenir rentier.

Le rentier est une personne qui a accumulé suffisamment d’actifs pour vivre des revenus que ceux-ci génèrent. Sa situation est assez semblable à celle que désire tout ce petit monde des partisans de l’allocation universelle ; mais il y a une différence substantielle : les revenus du rentiers proviennent de la production et de la ventes de biens et de services demandés par les consommateurs.

Le rentier, donc, ne sort pas de la division coordonnée du travail, mais s’y insère. Tandis que des allocations universelles étatiques très élevées conduisent la société vers l’appauvrissement généralisé, celles dont jouit le rentier sont la conséquence de l’enrichissement de la société.

Le rentier peut vivre sans travailler ou consacrer son temps à des activités non rémunérées, oui, mais il peut le faire parce qu’il substitue son offre de main-d’œuvre par une plus grande offre de biens et de capital. Si l’allocation universelle étatique dissocie la consommation de la production (on a le droit de dépenser même si l’on n’a rien apporté), la rente privée ne dissocie seulement la consommation que du travail (mais continue de lier la consommation avec la production dérivée de biens de capital). Le rentier ne pille pas la richesse que créent d’autres, mais il consomme celle que lui-même génère pour le marché : il ne participe pas à un jeu à somme nulle, mais à un jeu à somme positive.

En définitive, le chemin vers la prospérité de la communauté ne passe pas par l’instauration de systèmes étatiques de redistribution des revenus, mais par la promotion de la transition vers une société de propriétaires. C’est-à-dire, avant de créer des passifs universels pour une société, il est indispensable de créer des actifs suffisants pour les payer : en cas contraire, comme le sait tout comptable, ce qui se produit est une décapitalisation massive.

Donc, oui, dirigeons-nous vers la société de propriétaires, pour que les gens puissent percevoir des revenus périodiques détachés de leur travail. Mais pour cela, nous n’avons pas besoin de plus d’État, mais moins ; concrètement, nous avons besoin d’une fiscalité beaucoup moins confiscatoire, qui permette l’accumulation privée de capital.

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Article publié par Libertad digital. Traduit de l’espagnol.

Lire aussi : « Allocation universelle, redistribution classique ».

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