La chute du mur : une perspective personnelle une génération après

Chute du mur de Berlin

Il y a 23 ans, un soir de Novembre, chutait le mur de Berlin. Depuis, si la guerre froide est terminée, le réchauffement planétaire se fait bien sentir sur le plan géostratégique.

Il y a 23 ans, le 9 novembre au soir, chutait le mur de Berlin. Depuis, si la guerre froide est terminée, le réchauffement planétaire se fait bien sentir sur le plan géostratégique.

Par Kassad.

Je n’étais encore que lycéen quand le mur tomba. Je me souviens des mois et des semaines qui avaient précédé : tous les mardi d’automne, j’entendais à la radio les décomptes des manifestations du lundi. À l’époque j’étais beaucoup plus conservateur dans mon mode de pensée qu’aujourd’hui. D’un certain point de vue je pensais qu’Honecker avait raison quand il disait, courant 1989, que le mur de Berlin était en place pour encore 100 ans. Quelques années auparavant je me souviens également d’avoir, en pensée, traité de doux-dingue un professeur qui demandait aux élèves allemands faisant parti d’un échange entre établissements s’ils pensaient que la réunification de l’Allemagne allait avoir lieu. Pour les petits Français, tout comme les petits Allemands d’ailleurs, la réunification des deux Allemagnes était un scénario moins crédible que celui de n’importe quel James Bond.

Non seulement le mur tomba mais il le fit à la manière du premier fragment se détachant d’un barrage immense : en annonçant l’écroulement total de l’édifice tout entier. Ce n’était pas juste un checkpoint qui s’ouvrait mais le début de la chute de l’empire soviétique. Deux mois plus tard les régimes des pays de l’est tombaient les uns après les autres et deux ans plus tard c’est l’URSS qui avait disparu. Nous en finissions donc avec ce siècle de sang et de fer qui avait vu deux guerres mondiales, les pires totalitarismes inspirés du socialisme, la liste des horreurs du XXe siècle paraît presque sans fin. Mais le film de la réalité se terminait bien : les gentils avaient triomphé, et il n’y avait plus rien à ajouter ; la démocratie libérale représenterait l’horizon indépassable de l’organisation politique. La liberté avait terrassé l’oppression pour de bon.

Avance rapide, nous sommes en 2012. Une génération vient de s’écouler. La Russie est aux mains de Putin, la Tchétchénie a connu deux guerres, la Géorgie et l’Ossettie également, quelques purifications ethniques ont pris place dans l’ex-Yougoslavie, deux guerres américaines en Irak, une en Afghanistan, même pas la peine de parler du conflit latent israélo-arabe… La guerre froide est effectivement terminée mais le réchauffement planétaire se fait bien sentir sur le plan géostratégique et, à l’instar de l’autre réchauffement, ce n’est pas à coup de taxes et de réglementations tatillonnes qu’on imagine un quelconque début de solution. Aujourd’hui quand je me rends aux USA je dois avoir rempli un formulaire électronique plusieurs semaines avant d’avoir songé poser les pieds sur le sol américain et présenter mes dix doigts pour enregistrement aux facétieux agents de la Homeland security : le patriot act se porte bien merci pour lui. Tous les mardis, le président Obama met à jour sa « kill list » de terroristes à éliminer en dehors de toute procédure définie. On ne parle même plus de cadre légal : une fois que les bornes sont dépassées il n’y a plus de limites n’est-ce pas ? En France il suffit d’écouter 10 minutes la radio pour entendre des recommandations diverses et variées d’un ministère de propagande nous indiquant comment manger, vivre et penser.

Comment en est-on arrivé là ? Comment les choses ont elles pu à ce point partir en sucette ? Pourquoi n’ai-je rien vu ? La vie a coulé doucement pour moi. Je n’ai pas eu à m’exiler ou à lutter pour ma vie durant ces 23 ans, mon pays n’est pas (pas encore ?) à feu et à sang. Autant la date de la chute de l’empire communiste est identifiable autant il est difficile de pointer du doigt des événements, des dates le long du chemin vers l’espèce de dictature de la bienveillance et de la sécurité dans laquelle j’ai l’impression de me réveiller. C’est toute la différence qu’il y a entre recevoir un coup sur la tête et petit à petit manquer d’air. La vie devient tous les jours un peu plus comme l’un de ses mauvais rêves (pas vraiment des cauchemars mais à la limite) où l’on n’arrive pas à bouger comme on le voudrait : tous les pas coûtent, tous les efforts sont démultipliés. Se pourrait-il qu’une fois débarrassé de la peur liée à la confrontation nucléaire généralisée le cauchemar de Tocqueville finisse par prendre forme ?

Au fond, la leçon que j’ai tiré de la chute du mur est que ce que je tiens pour certain peut très bien s’écrouler du jour au lendemain, que cette pensée fait peur et que la peur est la plus mauvaise conseillère qui soit. Notre société se fige de plus en plus : principe de précaution, inflation des réglementations, surveillance généralisée (de la parole, des mouvements, de la pensée, de la consommation  etc.), mais parallèlement les modes de vie sont de plus en plus nomades et mobiles. La plus parfaite illustration en est que j’écris ce billet depuis un train : mon téléphone branché sur l’ordinateur portable me donnant une connexion à internet. Il existe là une tension interne grandissante qui va finir par se résoudre. Tout comme la guerre froide s’est résolue par la chute inattendue d’un mur un beau soir du mois de novembre 1989. Quelle forme prendra cette rupture ? Sera-t-elle brutale ou progressive ? On serait presque tenter de croire que la seule chose de sûre est qu’elle sera inattendue ; seulement parfois l’inattendue réside dans le fait que tout se passe comme prévu. Laissons le dernier mot à Montaigne :

Le doute, telle est donc la dernière issue. Mais le doute ne peut pas être, lui non plus, fixé comme valable d’une façon certaine. Nous n’avons pas le droit de dire que nous ne savons rien. Notre résultat sera : que sais-je ?

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