Le coup d’état militaire contre la démocratie en Égypte

Manifestation de soutien à Mohamed Morsi à Paris en août 2013

Laissons une chance à la démocratie en Égypte.

Laissons une chance à la démocratie en Égypte.

Par Natasa Jevtovic.

Manifestation de soutien à Mohamed Morsi à Paris en août 2013

Le week-end dernier était organisée à Paris une manifestation pour dénoncer le coup d’état militaire en Égypte contre le président démocratiquement élu, Mohammed Morsi. D’autres manifestations sont prévues et organisées quotidiennement dans la capitale.

Après une dictature de Hosni Moubarak qui a duré trente ans, le printemps arabe a enthousiasmé le monde entier et permis l’organisation des premières élections libres en Égypte. Le parti Liberté et Justice de Mohammed Morsi, créé par les Frères musulmans, a remporté ces premières élections libres il y a tout juste un an. Et pourtant, excédés par la lenteur des réformes et l’absence de résultats en termes de croissance économique, certains Égyptiens ont cru comprendre que le même procédé utilisé pour renverser Moubarak pouvait être employé pour renverser Morsi. Après quelques manifestations des opposants, l’armée égyptienne l’a démis de ses fonctions et placé en détention préventive.

Les puissances occidentales ont longtemps soutenu les dictatures dans les pays musulmans, craignant que la démocratie puisse porter au pouvoir les islamistes. Le 11 février 2011, s’exprimant l’air grave sur le porte-avions Charles de Gaulle lors de la chute de Hosni Moubarak, François Fillon lui a rendu hommage en soulignant que « personne ne pourra contester la contribution qu’il a apportée à la cause de la paix dans la région. » [1]Plus récemment, François Hollande a apporté son soutien au roi de Bahreïn en le recevant en catimini à l’Élysée, alors qu’une révolte populaire massive et sans couverture médiatique était réprimée par son gouvernement [2]. Les analystes s’accordaient pour dire que la démocratie était incompatible avec l’islam, consternés par les résultats des urnes en Tunisie, en Égypte ou encore en Turquie. Seulement, la mondialisation a apporté la diffusion de la démocratie et les cybercitoyens hyperconnectés du monde ne peuvent plus s’accommoder de la dictature.

Tout d’abord, il faut commencer par démystifier les partis dits islamistes : en réalité, ce sont des libéraux conservateurs. Libéraux parce qu’ils sont favorables à la liberté d’entreprendre et parce qu’ils emploient le discours économique libéral, conservateurs au niveau des valeurs morales et sociétales. L’écrivain libéral Guy Sorman les qualifie de « démo musulmans », à l’image des partis démocrates chrétiens européens, parfaitement compatibles avec la démocratie bien qu’inspirés de valeurs morales chrétiennes. Pour lui, la victoire de Mohamed Morsi en Égypte est en réalité « une victoire de la droite représentée par les Frères musulmans, […] rejetant dans l’opposition les salafistes à l’extrême droite et la gauche socialiste » [3].

Pendant trop longtemps, les Égyptiens ont vécu sous la dictature d’un parti unique et les islamistes représentaient la seule opposition connue, dont les activités se réduisaient au champ humanitaire et syndical. Une fois la liberté acquise, il faut du temps pour l’émergence des partis politiques correctement constitués et légitimes aux yeux du peuple. À titre d’exemple, après la chute du communisme dans les pays de l’Est, des centaines de petits partis politiques ont été créés pour participer aux premières élections libres : environ cinq cents en Pologne, une petite centaine en Yougoslavie d’après Milošević. Beaucoup étaient des associations professionnelles, syndicales ou culturelles. Après une longue période d’inexistence, il faut au moins une décennie pour que le paysage politique soit reconstitué. Cependant, une chose est certaine : il vaut mieux faire un mauvais choix que de ne pas avoir de choix du tout.

Comment faire en sorte que les gens choisissent les candidats éclairés ? À moins de réserver le droit de vote aux élites, ou encore d’instaurer un examen pour obtenir la capacité de vote, il est impossible d’empêcher une population donnée de faire un mauvais choix. Et puis, même un mauvais choix est un choix, il convient de le respecter si on prétend être démocrate.

En 1991 en Algérie, les élections législatives remportées par le Front islamique de salut ont été annulées suite à un coup d’état militaire. Ces événements ont entraîné une guerre civile qui a duré toute une décennie et emporté 200.000 morts. Malheureusement, les leçons n’ont pas été retenues. Alors que le mois du ramadan s’achève, le nouveau pouvoir militaire a annoncé la fin de la trêve et promis de disperser les manifestants pro-Morsi qui campent dans les rues égyptiennes.

Selon Jeffrey D. Sachs de l’université Columbia, économiste de transition et théoricien de la thérapie de choc employée dans les pays de l’Est pour permettre le passage au capitalisme, « la montée des violences exige le franchissement d’une première étape urgente : le rétablissement de Mohamed Morsi au poste de président dûment élu par le peuple égyptien. […] Les manifestations de rue, aussi massives soient-elles, ne sauraient valablement justifier un coup d’État militaire censé représenter la voix du ‘peuple,’ lorsque les résultats des élections indiquent précisément à plusieurs reprises une volonté toute autre. » [4].

D’ailleurs, il est très probable que si une nouvelle élection anticipée était organisée, le peuple choisirait de nouveau le parti de Liberté et Justice. Que fera-t-on alors ?

Après seulement une année au pouvoir en France, nous ne sommes pas non plus satisfaits de François Hollande, mais nous devons patienter encore quatre ans et espérer une alternance. La démocratie signifie aussi patienter jusqu’à la prochaine échéance électorale et respecter le choix de la majorité.


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