Du bon usage du cliché

Ultralibéralisme Neolibéralisme Antilibéralisme (René Le Honzec/Contrepoints)

Le cliché est un avatar la pensée contemporaine et un ennemi du changement qu’on ne peut pas détruire autrement qu’en menant le combat de la raison.

Le cliché est un avatar de la pensée contemporaine et un ennemi du changement qu’on ne peut pas détruire autrement qu’en menant le combat de la raison. Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde, soyons la liberté.

Par Baptiste Créteur.

Qu’est-il advenu du médecin dévoué, ce lointain souvenir d’un passé où la logique marchande ultra-libérale ne s’était pas encore emparée de tous les pans de la vie des Français ? Le doyen des médecins s’en souvient ; à 92 ans, il refuse de prendre sa retraite. N’est-ce pas un bel exemple ? Et tous ces médecins qui se battent pour gagner plus, pour pratiquer des dépassements d’honoraires même avec les plus pauvres, ne devraient-ils pas avoir honte ?

D’autant plus qu’ils n’ont pas réellement un travail pénible. L’ouvrier, lui, se tue à la tache ; il est exposé à des conditions difficiles, et parfois même à une radioactivité. Inférieure à la radioactivité naturelle du radon dans certaines régions de France, ou à certains trottoirs parisiens de roche légèrement radioactive, mais ils en meurent quand même : EDF a récemment été condamnée pour faute inexcusable, jugée responsable du cancer du poumon d’un gros fumeur. C’est évidemment de la faute de l’entreprise, puisqu’elle n’est pas capable de prouver qu’elle n’y est pour rien.

N’oublions pas bien sûr le patron à cigare, que Plantu a progressivement oublié à mesure que le patron à cigare a pris le contrôle du monde. Le patron à cigare, en lutte contre la gauche chez Libération. Le patron qui exploite, le patron qui baisse les salaires et augmente les prix, le patron qui ne pense qu’à court terme, le patron qui fait reculer les gouvernements et obtient gain de cause. Soit tout le contraire du vrai entrepreneur, mais qu’importe ; ce qui compte, c’est que l’image serve le propos.

L’image de cette finance sans visage qui fait et défait les gouvernements, l’image de ces conservateurs qui refusent d’aller dans le sens du progrès et de l’histoire, l’image de ces tyrans de la liberté qui ont pour seul objectif – les salauds – de détruire le modèle social français que le monde entier nous envie mais ne copie pas ; en face, l’image de ces cheminées fumantes, de ces pingouins fluffy (©h16) et de ces phoques mignons, l’image de ces héros du passé porteurs des grands combats qui nous donnent aujourd’hui tant de droits.

Votons, votons ! Même si personne ne nous représente, même si on est en désaccord avec l’idée que les uns décident quoi faire avec le fruit du travail des autres, il faut voter : tant d’hommes sont morts pour le droit de vote !

Achetons français ! Nos grands-pères étaient-ils moins heureux avec leurs slips français que nos enfants avec leurs iPhone ? Protégeons nos librairies ! N’est-ce pas un réel plaisir d’aller commander les ouvrages qu’on veut payer plus cher dans une échoppe vieillotte qui permet d’acheter également des tas d’articles de papeterie et travaux manuels, là où Amazon offre électroménager et musique en téléchargement ? Entretenons le faste de la république, le gras des services publics, l’inefficacité proverbiale de nos administrations qui sont les derniers bastions contre le marché.

Derniers bastions en expansion constante, qui occupent plus de 57% du territoire national de la dépense publique. Luttons contre l’austérité, cette machine à écraser les peuples qui n’est pas un juste retour à des niveaux raisonnables de dépense mais la marque du rachat du monde par la finance internationale. Menons de front le combat pour nos retraites, pour notre sécurité sociale, pour laisser une planète plus propre à nos enfants. Menons le combat pour l’égalité, pour la liberté réelle. Menons un combat pour que ne soit pas salie la mémoire du paupérisateur Chavez et du terroriste Guevara, pour que soit à jamais ternie la pensée de Milton Friedman, ridiculisée celles de Rand et Rothbard et oubliée celle de Bastiat.

Il est difficile de se libérer du cliché car il est difficile de libérer le mot de l’image. Laisser faire le marché ? Allons, on sait qu’il ne vise qu’au profit, et à court terme encore. Pourtant, qu’est-ce que le marché, sinon le lieu où se rencontrent les individus pour exprimer leurs préférences ?

Dépasser la démocratie ? Allons, c’est le moins pire des systèmes ; il n’y a d’alternative que dans le fascisme, ou le totalitarisme, ou la dictature. Faut-il pour autant que la majorité puisse décider de tout, toujours et partout et pour tout le monde ?

Laisser faire les hommes ? Allons, on sait bien qu’ils se lanceraient alors dans une course à l’égoïsme dont le perdant est l’humain, la planète, le vulnérable. Alors que rien n’a jamais autant détruit l’humain, la planète et les plus vulnérables que le collectivisme et le dirigisme. Laisser passer les marchandises ? C’est laisser agir cette mondialisation qui détruit des emplois ; on ne peut pas faire concurrence aux Chinois qui pratiquent le dumping social. D’autres y parviennent, mais ils sont snobs, ou comptent chez eux quelques travailleurs pauvres ; no pasaran.

Et pourtant, il faudra en sortir. Le cliché mène à l’impasse, au précipice ; lui-même abysse de la réflexion, il enterre la raison sous une émotion qu’il déclenche sans chercher à l’expliciter. Le cliché est bien ancré, pavlovien, utilisé à l’envi par des médias prompts à reprendre l’image et l’expression dont ils savent qu’ils seront compréhensibles par un public de moins en moins exigeant, qui accepte que des cours d’éducation civique et de morale soient donnés dans des établissements incapables de former au raisonnement, d’inculquer les bases de la lecture et de la pensée critique, mais qui s’en réclament ; pensée critique qui débouchera, inexorablement, sur la remise en cause des conservatismes, le rejet de ce qu’on croit être l’ordre ancien et de ce qui menace l’ordre établi qu’elle protège en fait.

Qui accepte que l’État forme les enfants à la conscience citoyenne, écrive les manuels d’histoire pour ne pas répéter les erreurs qu’on veut éviter et ne pas hésiter à répéter les autres. L’ultime cliché de la social-démocratie, c’est qu’on ne peut pas distinguer l’économique et le social, qu’il faut redistribuer les fruits de la croissance.

Mais où sont les fruits de la croissance social-démocrate ? Nous sommes assis sur une montagne de dettes contractées par d’autres, certains morts et d’autres au pouvoir, en notre nom ; nous sommes à l’intérieur d’une gigantesque bulle entretenue par les politiques monétaires qui visent à maintenir la stabilité à court terme à tout prix ; nous sommes à l’aube de bouleversements et de progrès que le pouvoir ne veut pas voir par peur qu’on apprenne à se passer de lui.

On ne détruit pas le cliché. On ne lutte pas contre l’idée bien ancrée ; contre la certitude, même erronée. On ne change pas les esprits contre leur gré, et on ne remplace pas une idéologie par une autre. On ne les occulte pas en les cachant ; pour effacer le cliché, il faut le rendre visible, l’exposer à la lumière du jour. Il faut ouvrir les yeux de son spectateur, le rendre acteur de sa propre conscience. L’inciter à raisonner, à remettre en cause ses certitudes.

Le préalable au changement de paradigme, c’est l’ouverture au changement, l’acceptation de l’idée même d’une transformation. On ne peut reconnaître son erreur qu’en acceptant la possibilité de l’erreur.

Le premier combat pour la liberté, c’est le combat de la raison, de la liberté de pensée. Celle que personne ne peut enlever à quiconque, mais que chacun doit conquérir. En avant !

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