L’impôt et la redistribution sont-ils moralement justifiables ? La vision de John Rawls

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L’impôt et la redistribution sont-ils moralement justifiables ? La vision de John Rawls

Publié le 30 novembre 2013
- A +

Par Le Minarchiste, depuis Montréal, Québec.

John RawlsJohn Rawls est un philosophe américain qui a publié un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit en 1971, intitulé A Theory of Justice. Cet ouvrage tente, entre autres, de justifier moralement un système d’organisation sociale basé sur la redistribution des revenus.

Rawls demande d’abord au lecteur de se placer dans ce qu’il appelle « la position originelle », sous « un voile d’ignorance », où nous ne savons pas quels sont nos talents, nos aptitudes, notre race, notre genre, notre religion, nos valeurs morales, nos handicaps, notre force, notre taille, notre beauté, nos préférences, etc. Tout ce que nous savons sous le voile d’ignorance est que nous serons un humain quelconque, et donc nous ne pouvons savoir si nous serons riche ou démuni ou trisomique.

Rawls tente ensuite de démontrer que dans ces conditions, tous les humains choisiraient rationnellement un système où les plus démunis de la société sont les mieux traités, et donc un système où existe une forme de redistribution fiscale. Pourquoi ? Simplement pour minimiser le risque d’être nous-mêmes un démuni. Ainsi, le financement de l’État-providence à travers les impôts serait moralement justifiable puisque tout individu placé sous le voile d’ignorance accepterait de sacrifier une part de ses revenus dans le cas où ceux-ci seraient élevés pour bénéficier d’un filet de sécurité au cas où il adviendrait qu’il soit dans une position économique précaire ; autrement il serait irrationnel. Rawls estime qui si un tel contrat social existait, tout individu le signerait sans hésiter (sous voile d’ignorance donc en vertu d’une impartialité complète).

De manière plus générale, Rawls estime que ce système serait basé sur deux principes directeurs. Premièrement, chaque personne devrait avoir un droit égal en ce qui concerne les « libertés primaires » que sont la liberté politique, la liberté d’expression, le droit de propriété personnelle et la protection contre une arrestation arbitraire. De cette liste sont exclus le droit de propriété de certains types de biens (comme les moyens de production) et la liberté de contrat. Deuxièmement, les inégalités sociales et économiques ne devraient être permises que si elles permettent d’améliorer le sort des moins bien nantis (ce que le Rawls appelle le « principe de différence »). Rawls croyait fermement que les gens ne méritent pas leurs talents innés, ni la situation socio-économique dans laquelle ils viennent au monde. Cependant, il justifie l’existence d’inégalités en suggérant qu’une société marquée par un certain degré d’inégalités peut générer un niveau de richesse supérieur à une société entièrement égalitaire, en raison notamment des incitations engendrées par ces dites inégalités.

Pour arriver à cette solution, Rawls pose l’hypothèse que sous le voile d’ignorance, les individus utiliseront le critère du « maximin » pour prendre leur décision quant au meilleur système sociétal. Par maximin, on entend « maximiser le gain minimal ». Autrement dit, dans un contexte d’incertitude concernant la réalisation des différents états du monde (ici, quelle position sociale l’individu occupera dans la société adoptée) ce critère recommande de choisir l’option (la société) garantissant le gain minimal le plus élevé, c’est-à-dire la société où la situation des moins bien lotis est la meilleure. Considérez l’exemple suivant (source : Cyril Hédoin du blog Rationalité Limitée) :

Sociétés et positions chez Rawls (Crédits : Cyril Hédoin/Rationalité Limitée, tous droit réservés)

La société A est très égalitaire, mais pas très riche. La société B est plus riche, mais les inégalités sont très prononcées. La société C est entre les deux. Dans ce contexte, l’individu en position originelle de Rawls choisirait la société C, car elle permet le gain minimal le plus élevé (maximin = 7). On a ici une très belle illustration du principe de différence de Rawls : les inégalités dans la société C sont « justes » car elles bénéficient aux moins bien lotis.

Le maximin est-il vraiment un principe de décision plus moral qu’un autre ? Est-ce vraiment ce qui guiderait le choix d’un individu sous voile d’ignorance ? Le critère du maximin n’a en théorie de sens que dans le cadre d’un jeu à somme nulle, ce qui n’est pas le cas de la position originelle de Rawls. En fait, si l’individu était parfaitement rationnel, il appliquerait une probabilité égale à chaque position sociale (1, 2, 3), ce qui le mènerait à choisir la société B car celle-ci maximise le gain espéré.

Ceci dit, Rawls pense que l’humain est irrationnel et démontre une aversion au risque « extrême » qui le pousserait à se préparer au pire des scénario (et donc à choisir le maximin). Cette hypothèse est douteuse car Rawls nous demande de faire un choix rationnel en situation d’impartialité la plus complète, mais estime que nous démontrerions alors une aversion irrationnelle au risque. Par ailleurs, l’aversion au risque est très variable d’un individu à l’autre ; rien ne prouve que tous les humains seront suffisamment averses au risque pour aller vers le maximin comme critère de décision.

D’ailleurs, le maximin peut parfois mener à des décisions complètement irrationnelles et sous-optimales. Par exemple (source : Cyril Hédoin du blogue Rationalité Limitée), imaginez que vous résidiez à New York et que vous occupiez un emploi peu passionnant et mal payé. On vous offre un emploi beaucoup plus intéressant et mieux rémunéré à Los Angeles. Vous devez choisir entre rester à New York, ou bien déménager à Los Angeles pour prendre ce nouvel emploi qui vous correspond largement plus. Bien sûr, si vous optez pour cette dernière option, il faut prendre l’avion, ce qui implique une probabilité non nulle de décéder dans un accident. Dans la mesure où vous préférez largement travailler à Los Angeles qu’à New York, et en supposant que la probabilité d’un crash d’avion est très faible, un simple calcul d’utilité espérée doit évidemment vous amener à déménager. Mais si vous raisonnez sur la base du critère du maximin, vous restez à New York car c’est bien cette dernière option qui maximise le gain minimum (le gain minimum en cas de déménagement étant la mort dans un écrasement d’avion) !

L’autre hypothèse dangereuse prise par Rawls concerne l’unanimité de la décision. Il infère que le choix le plus juste d’une personne parfaitement impartiale sera nécessairement unanime pour tous les humains. Est-ce que l’impartialité implique nécessairement l’unanimité sous le voile de l’ignorance ? J’en doute.

Il estime aussi que les individus placés dans la position originelle sont en quelque sorte omniscients et connaissent exactement le sort que connaîtra le modèle de société qu’ils auront choisi. Autrement dit, l’individu est en mesure de prévoir quel genre de société émergera du système qu’il a choisi (donc il saurait quels sont les chiffres qui figurent au tableau ci-haut de manière ex ante). Cette omniscience visionnaire est une hypothèse complètement farfelue.

La justification de l’État

D’un point de vue « hayekien » (i.e. selon Friedrich Hayek), aucun gouvernement ne sait vraiment ce qu’est une distribution « juste » de la richesse. Les fonctionnaires n’ont donc aucune idée de jusqu’à quel point ils devraient s’accaparer la richesse des mieux nantis pour la distribuer aux moins bien nantis. Voici ce que Hayek aurait pu répondre à Rawls :

Any attempt to impose social, or economic order upon society would fail because of the fact that the planners involved would simply not have the knowledge to sufficiently design a social order. Instead, it is the individual who knows what is in his best interests, and how to pursue them – any attempt to declare any distribution as “just” is erroneous due to the fact that it presupposes the possible knowledge of what is the optimal distribution. On the contrary, the optimal distribution can only be the result of the free interactions of individuals who have the knowledge necessary to make the best decisions possible. Any attempt to plan a top-down order is doomed to result in a sub-optimal distribution because the social engineers at the top will not have the necessary knowledge to go about his task.

Par ailleurs, à partir du moment où l’on donne à l’État le pouvoir de taxer et de redistribuer, on ouvre en quelque sorte une boîte de pandore qui lui permet alors de se développer tel un cancer. Les ministères et les départements du gouvernement ne cesseront de croître. Nous verrions alors la ponction fiscale augmenter sans cesse au profit de la bureaucratie étatique alors que les pauvres n’en profiteraient pas davantage. N’est-ce pas ce que l’on observe présentement dans les pays développés ? Nous pourrions donc anticiper que la société C se métamorphoserait en société A, ou encore pire.

D’autre part, comme le soulignait Murray Rothbard dans sa critique de Robert Nozick, aucun gouvernement n’a jamais été formé dans le but précis de redistribuer la richesse au nom de la justice sociale. Les gouvernements sont généralement formés par la force, suite à un conflit armé, et visent le contrôle de la force légale au sein d’une juridiction donnée. Tous les gouvernements en viennent à œuvrer pour leur propre compte, pour leur survie et leur croissance. Il y a toujours de nouveaux problèmes à empirer pour justifier encore plus d’intervention. Il serait très utopique et irréaliste d’espérer qu’un gouvernement se contente de simplement redistribuer sans devenir une entité indépendante parasitique recherchant la croissance perpétuelle aux dépens de sa société hôte. Cette entité pourrait même en venir à chercher à croître à l’extérieur de ses frontières pour parasiter une encore plus grande part de l’humanité ; c’est le genre de comportement que les gouvernements de l’histoire mondiale ont préconisé.

L’exemple intéressant fourni par la critique de Rawls par Nozick est celui du joueur de basketball Wilt Chamberlain. Supposons qu’à un moment donné, tous les citoyens américains acceptent librement de payer $1 à Wilt Chamberlain pour le voir jouer une partie de basketball. Supposons qu’auparavant, les 300 millions de citoyens américains (incluant Wilt Chamberlain) possèdent tous $100,000 en richesse. Suite au match, Chamberlain se retrouverait avec un peu plus de $300 millions dans son compte en banque ($300,099,999), alors que tous les autres citoyens auraient $99,999. Il serait alors plus de trois mille fois plus riche que la moyenne des autres citoyens. En quoi cette distribution très inégale de la richesse entre Chamberlain et les autres serait-elle « injuste » ou « inéquitable » (ce qui serait le cas aux yeux de Rawls) ? Est-ce que cette distribution respecte le principe de différence ? Impossible de le déterminer car la valeur de Wilt Chamberlain est dans l’œil de ceux qui le paient pour jouer. À eux de déterminer ce qui est juste ou pas et ce qui contribue à leur bien-être ou pas.

Conclusion

Le modèle de société proposé par Rawls serait-il vraiment celui que choisiraient les gens en position originelle ? Est-ce vraiment le modèle le plus juste d’un point de vue moral ? J’en doute fort, d’autant plus que la mise en œuvre d’une telle société serait difficile et imprévisible.

L’une des hypothèses implicites de cet exercice philosophique de Rawls est que les gens mieux nantis sont contre la redistribution car ils savent de manière ex-post que cela leur serait défavorable. Ainsi, en nous mettant sous le voile d’ignorance, Rawls croit qu’en éliminant ce biais, notre vision des choses sera plus « objective ». Cependant, les études socio-politiques ont démontré que le revenu ou le statut économique d’un individu n’avaient aucun pouvoir prédictif quant à son affiliation gauche/droite, ni à son appartenance à un parti politique (je reviendrai sur ce sujet dans un article futur).

Rawls croyait peut-être qu’un individu en position d’impartialité parfaite saurait immanquablement quelle société serait la plus juste, mais serait-il conscient des conséquences inattendues et des dérapages potentiels pouvant résulter de l’octroi de tels pouvoirs à un gouvernement ? Être impartial n’équivaut pas à être omniscient. Les gens qui ont voté pour Adolf Hitler en 1933 croyaient que le national-socialisme était une bonne chose, mais n’avait pas prévu qu’en donnant ce mandat aux Nazis, ils ouvriraient une boîte de Pandore avec les conséquences que l’on connaît.

Une solution plus réaliste et concrète aux questions soulevées par les travaux de John Rawls consisterait plutôt à laisser la population décider d’elle-même du genre de société dans laquelle elle veut évoluer. Pour ce faire, il faudrait que le gouvernement se retire de nos vies et nous redonnent notre liberté individuelle. À ce moment nous serions en mesure de nous réaliser pleinement en tant que citoyen sans ce gros parasite qui nous pèse constamment sur les épaules.

D’ailleurs, comme je l’ai si souvent mentionné, dans une société libertarienne, les inégalités de richesse ne seraient pas si extrêmes que certains pourraient le croire, surtout quand on sait à quel point les politiques gouvernementales favorisent la pauvreté et privilégient outrageusement certains groupes bien nantis de la société.

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  • De très bons contre-arguments, essentiellement celui d’un gouvernement incompétent en matière de redistribution juste.
    Les exemples sont un peu tirés par les cheveux quand même…
    Je suis de l’avis de Rawls, pensant que l’homme est irrationnel…
    C’est un modèle de société très lissé, très théorique. Une sorte d’Utopie qui restera néamoins le modèle de société auquel je voudrais qu’on s’approche.
    Je respecte tout à fait le principe libertarien. Mais peut être ne puisse pas imaginer que les humains veuillent vivre sans Gouvernement ni Etat aussi imparfait.
    Que beaucoup ont ce désir inconcsient d’un pouvoir externe pour les décharger d’une partie de leurs responsabilités….
    Je vais prendre mon café, ai hâte de lire les comme.taires

  • « Le mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché de venger leur mérite de l’injustice de la fortune par le mépris des mêmes biens dont elle les privait; c’était un secret pour se garantir de l’avilissement de la pauvreté; c’était un chemin détourné pour aller à la considération qu’ils ne pouvaient avoir par les richesses. » François de La Rochefoucauld

  • On a du mal à comprendre en quoi la proposition de Rawls, ou son contraire, a quoi que ce soit à voir avec la « morale » évoquée dans le titre. Dans la suite de l’article, on parle de rationalité, de jsutification ou d’efficience de certains choix, pas de morale. Le terme semble parfois confusément employé : ce que veulent ou non les hommes, qu’ils soient rationnels ou non, n’a rien à voir avec la morale.

    Sinon, il est plaisant de constater que Rawls s’appuie sur les choix individuels pour justifier son collectivisme. Ce qui l’entraîne vite fait dans une impasse : puisque le collectivisme supprime les choix individuels, le collectivisme détruit sa propre justification.

  • Comment penser honnetement que les gens choisiraient le ‘maximum du minimum’? Il suffit de compter le nombre de personnes jouant au lotto et euro-millions: ils sont presque sur de perdre leur mise, mais le gros lot les fait rever. A mon avis, ce serait plutot choisir le ‘maximum du maximum’ qui serait le choix le plus frequent parmi la population.

    • Oh, je pense que le choix du minimum du maximum est aussi très fréquent, beaucoup tirant plus de satisfaction à voir malheureux ceux qui sont en dessus d’eux qu’à espérer les rejoindre.

  • J’ai longuement lu Rawls, et après de nombreuses réflexions, j’en tire 2 conclusions (je ne reviendrais pas sur les tares intrinsèques de sa théorie de la Justice, très bien démontrées par Nozick , et qui correspondent essentiellement au nom respect des droits fondamentaux) :

    – le voile d’ignorance de Rawls permet selon lui de déterminer un individu rationnel et sans a priori. Or, c’est totalement faux, car Rawls sous entend que l’individu sera lâche et fainéant (en effet, un individu peut ne pas savoir qu’elle place sera la sienne dans la société, et se dire qu’il prendra la place qui revient à ses efforts).

    – De plus, ce voile d’ignorance prends comme prémisse le fait que chaque place est attribuée au hasard dans la société, ou alors par un dieu aveugle. C’est une prémisse éminemment socialiste où le libre arbitre de l’individu est nié, et où tout n’est que déterminisme.

    Au final, la théorie de la Justice de john Rawls n’est qu’un solidarisme amélioré, qui nie les fondamentaux de ce qu’est réellement la vraie Justice : le respect des droits fondamentaux d’autrui…

    • +1

      La distribution des « chances » prétendument au hasard est une vision du monde constructiviste qui confine au délire pathologique. Il est complètement absurde de se dire qu’on aurait pu naître ailleurs, dans des conditions différentes de celles qui ont amené notre vie. C’est d’ailleurs là le véritable héritage qu’on reçoit de ses parents, bien plus important que les aspects financiers qui obsèdent tellement les socialistes envieux et jaloux. Nous sommes tous la combinaison de nos ancêtres et ceci n’a rien à faire avec le hasard. A cet héritage s’ajoute notre libre arbitre mais, il faut se faire une raison, ce dernier n’est pas absolu, dès l’origine, parce qu’on ne choisit pas de recevoir la vie. Accepter cela est devenir, enfin, adulte.

    • Vous avez manqué au moins deux aspects importants :

      1. Rawls ne dit pas que les places seraient attribuées au hasard, mais littéralement que les principes de la société juste seraient « ceux que choisiraient une personne pour planifier une société dans laquelle son ennemi lui assignerait sa place ». Il s’agit donc toujours, pour lui, de penser des principes d’équité tels que même le plus désavantagé soit dans une situation où l’on pourrait accepter de se retrouver à son tour. Et la question n’est pas du tout pour lui de décrire par là un déterminisme en acte qui serait à l’oeuvre dans la société, mais de fournir une fiction théorique qui contraint à raisonner selon des principes d’équité. C’est une lecture tout à fait erronée que vous faites si vous pensez que par la levée du voile d’ignorance et l’attribution des places, Rawls décrit un hasard existant ; c’est précisément parce qu’il n’y a pas ce hasard, parce que l’avantagé ne sait que trop bien de quels avantages il jouit et jouira encore, qu’il est nécessaire de si figurer théoriquement un tel scénario pour qu’il puisse penser indépendamment de son intérêt particulier.

      2. Les questions de lâcheté ou de fainéantise sont absolument hors de propos ici. Rawls démontre avec brio dans sa Theory of justice que la notion de « mérite » n’est pas une notion adéquate pour la pensée politique. C’est une notion morale, qui peut valoir pour des cas individuels : vous trouverez certes, toujours, et en nombre non négligeable, des exemples de gens s’étant battus contre tous les déterminismes -biologiques, culturels, sociaux- pour devenir la personne qu’ils voulaient devenir, et il y aura toujours quelque chose d’admirable et d’inspirant dans de tels parcours qu’on qualifiera volontiers de vaillants ou de « méritants ». Mais ce n’est pas une notion politique qu’on puisse étendre à la généralité : les déterminismes sociaux existent malgré tout et deviennent flagrants, quasiment mécaniques quand ils sont considérés non plus à échelle de l’individu mais à échelle de la collectivité ; et la question du mérite n’a rien à voir là-dedans. Le mec qui s’échine sur un chantier pour le SMIC n’est ni un lâche, ni un fainéant ; le gamin gâté de famille fortunée qui a déjà ses parts toutes prêtes dans la boîte à papa (pour prendre un contre-exemple tout désigné) l’est sans doute bien plus. Le mérite est toujours flou, toujours contestable : mérite-t-on ses dons naturels ? mérite-t-on les talents acquis parce qu’un environnement favorable nous a permis de les acquérir ? La vérité, c’est qu’on trouvera de tout -des méritants, des moins méritants, des bosseurs, des fainéants, etc.- que ce soit parmi les avantagés comme parmi les désavantagés ; ça ne peut donc pas être un critère adéquat de distinction politique. Bien trop de facteurs aléatoires sont en jeu, de mauvais coups du destin, de problèmes initiaux d’égalité des chances, d’accès à l’éducation ou à la culture…

      Cela ne suppose donc en rien que l’on soit lâche et fainéant que de pouvoir s’envisager dans la situation du désavantagé. C’est en revanche faire preuve d’un orgueil quasi-délirant que de croire que l’effort soit un facteur sûr et suffisant face aux mauvais coups de la fortune -de ce point de vue, je ne saurais que vous recommander la fréquentation des Pensées de Marc Aurèle ou du Manuel d’Épictète.

      Par conséquent, quand Rawls introduit l’idée d’une nécessaire justice redistributive, ce n’est pas tant une atteinte aux libertés fondamentales que la condition pour pouvoir garantir celles-ci de façon minimale à tout un chacun. Car les libéraux libertariens chantent beaucoup la chanson lockéenne des droits naturels premiers, mais semblent toujours peu soucieux de la « capabilité » à jouir effectivement de ces droits. Comme le dit bien Amartya Sen, dire à quelqu’un qu’il a le droit de vote si son bureau de vote est loin et qu’il n’a pas les moyens matériels de s’y rendre, ça revient à se foutre de lui. De même, allez dire à un exploité bangladais qu’il a comme vous un droit naturel à disposer de soi et de sa propriété alors qu’il baigne dans la misère, indépêtrablement réduit aux mêmes gestes heure après heure, jour après jour, aliéné jusque dans son corps et dans ses plaies… vous voyez bien ce qu’il y a d’indécent à clamer la primauté irréductible de droits naturels si l’on ne pense pas rationnellement un modèle général permettant au désavantagé la jouissance effective de ces droits.

  • Hayek a une perception correcte car il intègre la dynamique du système, à ceci près, que certains individus comprennent qu’une sous-optimisation globale peut être plus favorable pour eux-mêmes, même au risque de créer des tensions qui finissent par produire des discontinuités. L’histoire de l’humanité en est l’illustration.

  • L’argumentaire de ce monsieur est tiré par les cheveux et ne repose sur rien sinon une certaine élégance.

    Ce qu’il ne dit pas c’est que la redistribution incite les gens à ne pas se depasser pour s’nerichir.

    Autrement dit, il n’est pas possible de penser le sort des individus sans rappeler que cela va influer sur la posperité de la société.
    Cest une erreur de pensée classique dans les gauches idéologiques , où on peut redistribuer la richesse par la pensée sans oublier que cela modifie aussi l’economie.

    La redistribution est un choix de société purement politique, idéologique et conjecturel. Ce que l’on dit c’est que l’on eut à un moment donné plus le liberté ou plus de securité.

  • Merci pour cet article.
    Il y a tout de même des malentendus fondamentaux qui font que votre dialogue avec – ou à plus forte raison votre critique de – Rawls en sort très affaiblie.

    Je passerai rapidement sur l’exemple du crash aérien pour réfuter le Maximin : si vous décidez de ne pas prendre l’avion et restez à New York, vous n’êtes pas non plus « absolument » à l’abri de vous prendre un piano sur le museau au coin de la rue -ou moins rigolo mais plus commun, un pot de fleur- qui aura malencontreusement glissé de quelques étages au-dessus. L’aversion naturelle pour le risque sur laquelle s’appuie l’argument de Rawls n’a pas à être calquée à toutes les échelles ni à tous les domaines de la vie, sinon l’ambition humaine la plus sûre consisterait à passer sa vie sous une bulle stérile au fond d’un bunker. Il n’est pas vrai que l’on consente de la même façon à un risque nous engageant au court ou au moyen terme qu’à un risque engageant toute notre vie -et accessoirement l’ordre de la société qui nous environne. Et il n’est pas vrai non plus que l’on pense sur un pied d’égalité les affaires privées et les affaires publiques : Rawls ne reconnaît pas que la faculté rationnelle à l’homme, mais aussi la faculté « raisonnable » – laquelle, précisément, est censée assurer qu’en matière d’affaires publiques, l’homme quitte le strict calcul d’intérêt et comprenne la nécessité d’intégrer des considérations d’équité. (Cela a chez lui une racine kantienne : je ne peux pas quand je suis dans la détresse ne pas vouloir être secouru, et l’usage de la raison me fait comprendre que pour cela, il faut bien que tous ceux qui sont dans la détresse puissent être secourus.) L’argument du Maximin vaut pour des êtres raisonnables tâchant de concevoir des conditions politiques générales et non pas des contingences de situations individuelles, telles le crash, le piano ou le pot de fleurs.

    Mais le fond de votre contre-argument, finalement, est celui-ci : qu’est-ce qui dit à Rawls qu’un être rationnel -pour ce qui est de « raisonnable », vous le passez à la trappe, mais comme le font les libertariens de façon générale- choisira la situation la plus avantageuse pour le plus désavantagé (étant mu par la peur d’être lui-même le plus désavantagé une fois levé le voile d’ignorance) plutôt que la situation la plus avantageuse pour le plus avantagé (étant mu plutôt par l’ambition d’accéder à la meilleure place) ? Vous remettez en cause, tout simplement, la validité de l’aversion pour le risque. Mais vous oubliez que Rawls ne propose pas une grande loterie d’attribution des places au petit bonheur la chance au moment de la levée du voile d’ignorance, mais que chacun doit considérer qu’il se retrouverait à la place pour laquelle il aurait conçu les conditions les moins équitables : les principes justes, dit-il, seraient « ceux qui choisirait une personne pour planifier une société dans laquelle son ennemi lui assignerait sa place ». La question ne se pose donc pas en termes de prise de risque mais seulement d’équité. Rawls n’a jamais voulu faire des contractants du pacte social des joueurs de roulette !

    Cependant, votre plus radicale mécompréhension est dans le statut même de la « position originelle » et du « voile d’ignorance ». Vous en faites un moment historiquement donné de la délibération politique. Mais il s’agit d’une fiction théorique ! comme l’état de nature rousseauiste ! Du coup vous vous dites : « mais comment nos bougres, raisonnant à un instant T, pourraient-ils décider des règles les plus équitables sans connaître par avance la société qui en découlera ? bien trop de facteurs sont en jeu et nul n’est omniscient ! » Certes, donc, mais ce n’est absolument pas ce que propose Rawls -de faire une grande consultation où chacun raisonnerait à l’aveuglette sur les principes d’une société juste. La position originelle est une position théorique, représentant un état d’esprit idéal vers lequel il s’agit de tendre chaque fois que nous sommes en situation de réfléchir à ce qui est juste ou injuste. On voit bien que les conditions que décrit Rawls sont inatteignables, mais c’est précisément le rôle d’une fiction théorique :
    – on ne peut définir les règles de justice une fois pour toutes ; la position originelle n’indique donc pas un moment chronologiquement défini mais une attitude constante à adopter au fur et à mesure des redéfinitions et des ajustements successifs de notre société en présence (qui sont autant de réitérations du Contrat, qui n’est pas lui non plus un point historiquement donné mais une instance ontologique de notre condition politique).
    – on ne peut pas obtenir des gens qu’ils raisonnent en faisant absolument abstraction de leurs déterminations sociales, d’âge, d’appartenances, etc. car il en restera toujours une influence cruciale, autant dans les ressorts de leurs désirs que dans ceux même du langage et du raisonnement. Il s’agit donc d’un effort intellectuel qui est demandé à chacun, de tendre vers cette neutralité idéale qui définit les conditions d’un raisonnement juste.
    – on ne peut pas, enfin, donner à tout le monde la place la plus désavantageuse une fois levé le voile d’ignorance, mais il s’agit que tout un chacun s’efforce de penser que c’est lui qui s’y retrouvera. Encore une fois, il s’agit d’établir les conditions d’un raisonnement juste.

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