L’ALENA, un marché unique ?

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Un article de Jean-Yves Naudet
Paru sur Libres.org

alenaC’est un sommet passé largement inaperçu en Europe qui a réuni le 19 février dernier les dirigeants de l’ALENA, l’Accord de Libre Échange Nord-Américain, qui fêtait ses vingt ans. Pourtant, il y a là une vaste zone de libre-échange extrêmement dynamique, où les échanges commerciaux ont triplé depuis la signature de l’accord, un véritable « marché unique » avec une différence majeure par rapport à l’Union européenne : pas question d’avoir des politiques communes, encore moins de bureaucratie et de bureaucrates communs. L’ALENA, c’est la liberté, juste la liberté.

Deux pays développés, un pays émergent

Le 19 février, c’est le Mexique qui a reçu à Toluca, près de Mexico, le 7ème sommet des dirigeants de l’ALENA. Le Président américain, Barack Obama, le Premier ministre canadien, Stephen Harper, et le Président mexicain, Enrique Pena Nieto, étaient présents pour célébrer le 20ème anniversaire de l’accord de libre-échange réunissant les trois pays d’Amérique du Nord, accord entré en vigueur au 1er janvier 1994 et plus connu sous la désignation anglaise de NAFTA, North American Free Trade Agreement.

Certes, ce n’est pas le premier accord de libre-échange, mais celui-ci présentait un intérêt majeur : associer deux pays développés (dont la première puissance économique mondiale) à un pays émergent, le Mexique, considéré il y a peu encore comme faisant partie du « tiers-monde ».

Certains de ceux qui ne sont pas a priori hostiles au libre-échange faisaient remarquer que cet accord pouvait poser des problèmes entre pays de niveaux de développement différent. L’objection vient de bords différents : pour les uns, c’est le risque de voir les pays les plus développés « envahis » de produits à bas prix venus de pays à faible salaire et moindre protection sociale ; pour les autres, c’était enfoncer les pays moins développés dans la misère. Ainsi, le libre-échange ruinant les pays riches ou les pays pauvres, il devrait être limité à des pays de même niveau de développement !

Des échanges multipliés par trois

Les résultats obtenus par l’ALENA devraient faire taire les plus sceptiques. Depuis l’entrée en vigueur de l’accord, les échanges commerciaux ont triplé entre les trois pays (et même plus que quadruplé entre les USA et le Mexique), pour atteindre 1.056 milliards de dollars. Chacun y a gagné et le Mexique à lui seul a vu ses exportations progresser de 631% en vingt ans ! De quoi traumatiser les tenants du « protectionnisme éducateur », qui expliquent doctement qu’en attendant qu’un pays se développe, il vaudrait mieux qu’il ferme ses frontières. L’expérience de l’ALENA prouve que c’est la liberté des échanges qui, au contraire, permet de renforcer les plus faibles (sans pénaliser les plus riches) ! Penser l’échange comme un phénomène gagnant/gagnant est une nouveauté pour ceux qui voient l’économie et l’échange comme des lieux d’affrontement avec un gagnant et un perdant, un exploiteur et un exploité.

Les échanges quotidiens de marchandises entre les trois pays membres de l’ALENA sont de 2,6 milliards de dollars, soit 108 millions par heure ! Cette croissance rapide des échanges a boosté la production des trois pays, dont le PIB cumulé est passé de 7 600 milliards de dollars à 17 000 milliards en vingt ans. Les investissements d’un pays de l’ALENA vers les deux autres ont également beaucoup progressé, permettant au Mexique de devenir l’une des principales destinations de l’investissement étranger direct, parmi les pays émergents. Ce pays a reçu 156 milliards des deux autres membres de l’ALENA entre 1993 et 2008. Quant à l’emploi, il a progressé pour l’ensemble des trois pays de 39,7 millions, soit une hausse de 23%.

L’ALENA avait pour objectif de favoriser les échanges transfrontaliers en éliminant les obstacles aux échanges c’est-à-dire en supprimant ou réduisant les barrières tarifaires (droits de douane) ou non tarifaires (contingentements, normes techniques à visée protectionniste,…). Il s’agissait aussi d’accroître les occasions d’investissements entre ces pays. Pour que la concurrence ne soit pas biaisée, l’accord prévoyait également de mieux protéger les droits de propriété, en particulier de propriété intellectuelle, et de mettre en place des procédures de règlement des litiges.

Pas de politiques communes

Ce qui est sans doute le plus surprenant pour les Européens, c’est la volonté des trois pays de se limiter à un accord de libre-échange et d’écarter toute politique commune. C’est plus proche de la conception anglaise d’une Europe reposant sur la liberté des échanges, véritable marché unique, que la conception française d’une Europe puissante, centralisée, jacobine, développant des politiques communes telles que la Politique Agricole Commune (PAC). L’idée centrale, c’est que la liberté suffit à assurer la prospérité de tous. En ce sens, le véritable marché unique, c’est l’ALENA, l’Union européenne cherchant beaucoup plus une unification politique et interventionniste : le colbertisme français exporté à Bruxelles.

Certes l’ALENA n’est pas le paradis et le récent sommet des trois dirigeants a montré bien des sujets de friction. Ainsi, les Canadiens voulaient-ils favoriser les pipe-lines traversant les pays, mais ils se heurtent aux puissants lobbys environnementaux américains, auxquels Obama est sensible. La question de la libre circulation des travailleurs est importante et le Mexique voudrait bien que soit régularisée la situation des 11 millions de migrants en situation irrégulière aux USA, car ce sont surtout des Mexicains. D’autres questions épineuses ont été évoquées, allant des visas à l’amélioration des conditions de passage des camions aux frontières, mais l’un des dirigeants mexicains a résumé l’état d’esprit général en affirmant :

« Nous construisons la région la plus compétitive du monde. »

L’ALENA regarde vers le Pacifique

Leur ambition ne s’arrête pas là. Les trois pays regardent vers le Pacifique. C’est la volonté d’approfondir le partenariat Trans-Pacifique à douze pays, les trois membres de l’ALENA, le Chili, le Pérou, mais aussi l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, le sultanat de Brunei, Singapour, le Vietnam et le Japon. Les réformes entreprises au Mexique, ouvrant par exemple l’ancien monopole d’État sur le pétrole aux compagnies étrangères, favorisent cette ouverture vers d’autres pays.

Au-delà de cet horizon vers une zone à douze, l’ALENA regarde plus loin, dans la perspective de l’APEC (Coopération économique Asie-Pacifique) unissant ces douze pays à d’autres, de la Chine à la Russie, soit tout le pourtour du Pacifique : la moitié du PIB, de la population ou des échanges de la planète. Les obstacles sont nombreux, avant tout de nature politique, mais le succès de l’ALENA montre qu’on peut pratiquer le libre-échange sans partager les mêmes idées ou valeurs. Il suffit d’être d’accord sur les règles du jeu. C’est ce qu’avait compris Montesquieu avec son « doux commerce », facteur de paix entre pays longtemps opposés.

L’ALENA regarde vers le Pacifique, en utilisant le chemin de la liberté, tandis que l’Europe prend le chemin des enrayeurs : il suffit de voir la réaction des Français face au projet d’accord de libre-échange entre l’UE et les USA. Ce que prouve l’ALENA, en dépit de ses lacunes, c’est que la liberté, ça marche mieux que le repliement sur soi !
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