La France durcit le ton sur la Crimée en armant Moscou

Paris va-t-il respecter l’accord pour fournir des porte-hélicoptères à la Russie ?

Par John Fund, éditorialiste du magazine National Review.

Vladivostok

Les responsables russes se moquent des sanctions que l’Occident leur impose. Pourquoi devraient-ils s’en faire ? Il suffit de regarder la position française.

Il y a trois ans1, la France a décidé de construire deux Mistrals pour la Russie. C’est un porte-hélicoptères de haute technologie. Le contrat de 1,4 milliard d’euros avait été salué2, à l’époque, pour les mille emplois qu’il allait donner à la DCNS, un arsenal étatique, et pour mettre un point final à la guerre froide. Le premier porte-hélicoptère, baptisé « Vladivostok », qui vient de terminer ses essais en mer, est amarré au port français de Saint-Nazaire. Les membres de l’équipage russe sont déjà formés par des spécialistes français, selon l’agence russe Itar-Tass.

Les responsables français ne veulent pas entendre parler des porte-hélicoptères. Au début du mois, le président François Hollande a déclaré : « Nous respecterons les termes du contrat signé. À l’heure actuelle, nous n’avons pas l’intention de l’annuler et nous espérons éviter cela. » La semaine passée, dans une conférence télévisée, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius 3 a dit que « si Poutine continue comme ça, on pourrait envisager d’annuler cette vente », en soulignant qu’une telle action n’est envisageable que dans une troisième étape de sanctions à l’encontre de Moscou.

En effet, la suspension de ce contrat devrait être une priorité mais un ancien responsable militaire français, parlant sous condition d’anonymat, m’a dit : « Il en va de la crédibilité de notre politique étrangère. Qui peut traiter avec respect la France si nous avons un discours martial tout en livrant des armes de haute technologie à la Russie ? »

L’agence Reuters a rapporté, en 2011, que parmi « les principaux points d’achoppement dans les négociations, il convenait de savoir si la Russie devait avoir accès à la technologie utilisée dans les navires français, ce qui lui donnerait un aperçu des armes et des systèmes de défense sophistiqués de la marine. » Anatoly Isaikin, le patron de l’industrie de l’armement, avait assuré à Reuters que la Russie achèterait les navires entièrement équipés4.

Bien entendu, la Russie tient beaucoup à ce matériel. Cette semaine, un amiral russe a dit au journal Stacy Meichtry que « Moscou aurait écrasé les forces géorgiennes en quarante minutes si un Mistral avait été disponible, en 2008, pour la flotte de la mer Noire. » 5.

L’Institut d’études stratégiques, qui dépend de l’US Army War College, publia, en 2011, un rapport sur ​​la guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie. Il nota que la Russie envoyait fréquemment des commandos de forces spéciales derrière les lignes géorgiennes afin de mener des actions de subversion et d’espionnage. C’est la même tactique qui est employée en Crimée ce mois-ci. Mais le rapport conclut que l’expérience de la Russie en Géorgie « a démontré la nécessité d’améliorer les opérations amphibies. Les limitations de cette capacité qui ont été exposées par cette guerre sont certainement l’une des raisons de la Russie d’acheter des navires de classe Mistral à la France. Le Mistral est un navire polyvalent, qui est capable de transporter 16 hélicoptères, 70 véhicules blindés, et jusqu’à 450 personnes. Il est aussi un fleuron technologique pour les opérations de renseignement. »

Le rapport de 2011 conclut que « la frappe de ce porte-hélicoptères est particulièrement importante pour la marine russe. Vladimir Poutine n’a pas caché qu’il entend déployer ce type de navires où il veut… L’acquiescement de l’Europe face aux aspirations russes de redevenir une grande puissance est à la fois évidente et troublante. »

Il est important pour l’Occident d’agir de manière décisive s’il espère dissuader toute agression future, y compris par d’autres pays. La Chine, par exemple, qui a des revendications territoriales sur les îles contestées dans la mer de Chine du Sud, a parfois recours à la force militaire.

John Bolton, un ancien ambassadeur américain à l’ONU, me disait récemment que « Vous pouvez parier qu’ils [les mandarins chinois] observent attentivement la réponse de l’Occident à la Crimée. Il en va de même pour les ayatollahs de Téhéran qui aspirent à la bombe nucléaire. »6

Que vont conclure ces pays si l’Occident ne sanctionne pas de manière efficace la Russie et tolère que la France fournisse aux Russes des porte-hélicoptères sophistiqués qui peuvent transporter des commandos d’élite pour attaquer là où ils veulent ? Il n’y a qu’une seule réponse : que la politique d’apaisement ne soit pas enterrée dans les cendres de l’accord de Munich de 1938, et qu’elle soit bien vivante au vingt-unième siècle.


Traduction : Bernard Martoia.

Notes du traducteur :

  1. Le contrat en question a été conclu le 17 juin 2011. Parmi les personnalités politiques impliquées dans cet accord avec le diable, figuraient, dans l’ordre de leurs responsabilités, l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, le Premier Ministre François Fillon, le ministre de la Défense Alain Juppé, et la ministre des Affaires Étrangères Michèle Alliot-Marie. Silence radio de ces irresponsables qui rêvent de reprendre le pouvoir en 2017…
  2. « Enfin, une bonne nouvelle pour l’industrie de l’armement française en panne de grands contrats emblématiques depuis plusieurs mois », écrivit le journaliste Michel Cabirol des Échos à l’annonce de ce contrat.
  3. Conscient du tollé à l’étranger, le ministre des Affaires Étrangères Laurent Fabius a tenté de sauver l’honneur de la France mais il a été recadré par le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault dont la position est pour le moins ambigüe. Agit-il en tant qu’homme d’État ou en tant que défenseur de sa circonscription électorale dont les mille emplois à l’arsenal de Saint-Nazaire dépendent de l’exécution de ce contrat avec les Russes ? Il faut reconnaître à la France un art inégalable du grand écart entre sa morale universelle et sa pratique. « L’exception française » se porte bien.
  4. Sur ce transfert de technologie, voici ce qu’écrivit Dom Bosco sur son blog : « La presse française se montrant fort peu loquace sur la question, il faut aller chercher dans la presse russe l’étendue des transfert technologiques consentis par la France à l’occasion de la vente de porte-hélicoptères Mistral à la Russie. Les deux premiers porte-hélicoptères russes seront construits en France avec une participation des chantiers russes OSK. Deux autres devraient être construits en Russie avec une assistance technique des chantiers STX de Saint-Nazaire et de DCNS. »  Après la Russie, c’est au tour de l’Inde de profiter d’un transfert de technologie avec l’accord de Dassault pour la construction de 126 avions Rafale dans ce pays. « Dassault franchit une étape décisive en Inde », écrit Véronique Guillemard dans Le Figaro du 13 mars 2014.
  5. Ce n’est pas la première fois que la France trahit les Occidentaux. Le 4 mai 1982, durant la guerre des Malouines, la Royal Navy perdit le destroyer HMS Sheffield à cause d’un tir de missile Exocet livré par la France à l’Argentine. Le tir réussi entraîna la mort de vingt-deux marins britanniques et vingt-quatre autres furent gravement brûlés durant l’incendie du bâtiment. Après les Argentins, les Russes reconnaissent notre savoir-faire. Tant pis pour les Ukrainiens…
  6. Relisez l’article de Norman Podhoretz que j’ai traduit et qui est disponible sur le site de Claude Reichman au sujet de l’apocalypse nucléaire qui nous pend au nez quand les ayatollahs de Téhéran auront la bombe.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.