Inégalités : Le paradoxe du patrimoine net

Pauvreté SDF (Crédits : Franco Folini, licence CC-BY-SA), via Flickr.

Comment estimer la richesse détenue par un individu ?

Par Guillaume Nicoulaud

Pauvreté SDF (Crédits Franco Folini, licence Creative Commons)

Une des rares vertus du fameux rapport d’Oxfam sur les inégalités mondiales, dont vous avez nécessairement entendu parler ces derniers jours, c’est qu’il nous oblige à réfléchir à un certain nombre de concepts importants. Typiquement, une des nombreuses questions que cette étude remet sur le tapis, c’est celle du patrimoine net.

Pour ceux d’entre nous qui ne sont pas à l’aise avec cette notion, voici un bref résumé. A priori, si vous deviez estimer la valeur du patrimoine de quelqu’un, vous listeriez sans doute tout ce qu’il possède et estimeriez la valeur marchande de l’ensemble – c’est le patrimoine brut. Sauf que, concrètement, une grande partie de notre patrimoine brut est acquise à crédit. Par exemple, si vous êtes propriétaire d’un appartement estimé à 200 000 euros mais que vous devez encore 100 000 euros à la banque, on est en droit d’estimer que votre patrimoine net n’est que de 100 000 euros. Intuitivement, ça semble juste.

Seulement voilà, le fait de raisonner en patrimoine net n’est pas sans poser quelques problèmes conceptuels. Typiquement, comme l’explique très bien Alexandre Delaigue, cette méthode nous amène à conclure qu’un « étudiant américain à Harvard, qui a pris un crédit pour faire ses études, est plus pauvre qu’un réfugié syrien qui cherche à survivre dans les montagnes libanaises. »

Évidemment, c’est stupide. Mais pourquoi exactement ?

Chiffrons. Admettons que notre étudiant de Harvard, qui vient d’être diplômé, ait emprunté $100 000 pour financer ses études et qu’il ne possède par ailleurs rien. Au total, son patrimoine net est donc en négatif de $100 000. Notre réfugié syrien, qui a tout abandonné pour fuir Daesh ne possède, lui aussi, rien du tout mais il n’a en revanche pas la moindre dette – ce qui nous donne donc un patrimoine net de zéro et ce qui nous permet de conclure que le réfugié syrien dispose d’un patrimoine net supérieur de $100 000 à celui de l’étudiant. Imparable.

Imparable mais, pourtant, nous sentons tous intuitivement que quelque chose ne va pas.

Voilà le truc : notre diplômé de Harvard possède quelque chose qui a énormément de valeur mais qui n’est absolument pas pris en compte par les statistiques d’Oxfam (etc.). Ce quelque chose c’est ce que les économistes appellent du capital humain. Concrètement, ce que notre étudiant possède et que notre réfugié ne possède pas, c’est un potentiel de revenus futurs. En étudiant à Harvard, il a acquis des compétences ; en étant diplômé de Harvard, il a acquis un moyen de faire valoir ses compétences rapidement et à moindre coût1. Étudier à Harvard, c’est un investissement qui, comme tous les investissements, a principalement pour objet de générer des revenus futurs et se valorise en actualisant ces derniers.

L’approche intuitive qui consiste à raisonner en termes de patrimoine net n’est donc sans doute pas si mauvaise que ça. Là où le bât blesse, en revanche, c’est sur l’estimation de nos patrimoines bruts qui omet – entre autres choses – de tenir compte du capital humain entendu comme la valeur actualisée des revenus futurs que nous pouvons espérer tirer de nos compétences (et de nos CVs).

—-
Sur le web.

  1. Référence implicite à la signaling theory de Joseph Stiglitz et al..