La déflation, menace pour l’Europe ?

Inflation Déflation (Crédits : CC0 pixabay, image libre de droits)

La vitalité économique de l’Europe ne s’achètera pas par des drogues monétaires artificielles.

Par Pierre de Lauzun

Inflation Déflation Crédit - CC0 public domain pixabay

On parle de plus en plus en Europe de la déflation comme d’une menace sourde et rampante, difficile à contrer. Paradoxalement, en face, l’inflation longtemps honnie, se pare alors de toutes les vertus, comme un lubrifiant au fond salubre malgré ses dangers. Les banques centrales la haïssaient : elles en font leur objectif. On en déduit alors que tous les moyens sont bons pour juguler cette menace : planche à billets, déficits sans contrôles… Le salut par une forme de drogue ? La tentation est générale.

Au fait, le problème est-il bien posé ? S’agit-il de doser des dopages, ou de construire un avenir ? Ni la déflation ni l’inflation ne sont des solutions. Le malthusianisme de l’une tue. Mais les paradis artificiels de l’autre aussi. Il est inévitable que nous traversions une période d’ajustement après les années d’excès que la crise a mis en évidence. Ce qui importe au-delà c’est de préparer l’avenir collectif sur des bases saines, avec des repères clairs. Une monnaie fiable est de ceux-là, même si ce n’est qu’un élément parmi d’autres.

Le cas étrange du Japon

D’abord sommes-nous en déflation en Europe, en baisse des prix ? Ce n’est pas avéré à ce stade mais c’est indéniablement la tendance. La baisse de l’inflation est régulière depuis des années et on passe au moins sur certains mois en territoire négatif. D’où la thèse répandue du glissement de l’Europe vers une situation à la japonaise. Là-bas les prix baissent tendanciellement depuis 15 ans.

La déflation ainsi comprise ne serait pas en soi un fait radicalement nouveau. Dans le passé on a eu de telles périodes de baisse des prix, au XIXe ou avant 1940. Ceci dit on n’a aucun précédent de déflation comparable à la japonaise : une tendance à la baisse sur une durée longue, couplée avec une diminution de population. Cet exemple montre le glissement possible vers des anticipations déflationnistes durables : l’attente par tous les acteurs d’une baisse régulière des prix. Avec là-bas un arrière-plan essentiel, l’effondrement démographique, qui est fondamentalement un refus de l’avenir.

On dira qu’il y a de nombreuses différences avec l’Europe : c’est évident si on prend le point de départ, car il n’y a pas eu ici de telles bulles monstrueuses sur la valeur des actifs (boursiers et immobiliers) comme au Japon avant 1990. Mais la ressemblance devient plus suggestive si on considère le Japon depuis 1998. Car ce qui est curieux dans son cas n’est pas la correction de la bulle, qui a occupé la décennie 90, mais la déflation qui a suivi. La correction de la bulle n’a été au fond qu’une des causes de la déflation ; la baisse des prix des importations (du fait de la mondialisation) a été au moins aussi importante. L’hypothèse que nous suggère cette expérience est que ces déflations résultent de la combinaison d’un ajustement d’après-crise avec l’effet du nouvel environnement mondialisé.

L’Europe n’en est indéniablement pas à ce stade ; elle est encore en partie dans la phase de correction après crise ; elle doit impérativement ajuster ses déséquilibres antérieurs intenables, notamment l’endettement et les déficits publics. En outre, il y a d’autres différences entre l’Europe et le Japon : notamment la grande hétérogénéité, sociale, politique, culturelle de l’Europe, sa moindre discipline hors Allemagne, ses déficits publics financés largement par l’étranger et donc plus menaçants etc. Mais remarquons-le, tous ces effets sont eux aussi globalement à dominante déflationniste. Sans parler du contexte démographique négatif, même s’il est moins marqué qu’au Japon. Au total le risque déflationniste en Europe est donc élevé, même si cela pourrait être plus chaotique qu’au japon.

Quelles conséquences économiques et financières ?

On ne sait pas bien si cette déflation va durer ; mais l’hypothèse est assez crédible pour qu’on réfléchisse sur ce qu’elle veut dire. La déflation, si elle dure, change bien des habitudes. Comme l’inflation nourrissait une anticipation de hausse des prix, cette fois c’est la baisse qu’on anticipe. Tout ce qu’on dépensera demain sera mieux dépensé, avec un pouvoir d’achat accru, puisque les prix seront plus bas. D’où une tendance au report des consommations et des investissements. Du côté des entreprises, au moins les plus grandes, la difficulté à baisser les salaires nuit alors à la rentabilité et donc au tonus. Mais cela n’empêche apparemment pas un secteur très compétitif de se maintenir à flot. En tous cas l’ambiance est à la rétention.

Quelles en sont les conséquences sur le comportement des investisseurs ? D’abord bien sûr une préférence pour les espèces. D’où des taux d’intérêts très bas voire quasi nuls. Avec la déflation, même avec des taux bas on gagne encore de l’argent. Garder des liquidités est même alors une bonne stratégie (si on a confiance dans les banques et dans le papier d’État). Une prise de risque n’a alors de sens que si les rendements sont vraiment élevés. Ce n’est pas désastreux pour les actions mais pas euphorisant non plus, car rares sont alors les secteurs vraiment convaincants. Au Japon, la Bourse est médiocre depuis longtemps, bien après la bulle. Nous nous trouvons donc devant un régime profondément nouveau par rapport à nos habitudes. Peu excitant, poussant sans cesse à la restriction, il a bien des côtés négatifs. Mais en même temps l’inflation aussi a bien des côtés négatifs, et la baisse des prix a ses charmes, notamment pour les consommateurs…

Quelles alternatives ?

Sortir d’une telle situation est difficilement concevable sans remontée des taux d’intérêt. Elle pourrait provenir notamment de la contagion américaine. Si c’est sans reprise de l’inflation, elle serait très coûteuse, notamment pour le système public. À cela s’ajouterait le problème résultant de la liquidité du marché obligataire, massivement réduite par les réglementations nouvelles, alors même que le marché ne cessait de croître. D’où un risque de secousses violentes induites. Car sur ce plan nous sommes en Europe très dépendants du marché mondial, contrairement au Japon. L’alternative à la déflation peut donc être assez rugueuse.

À nouveau, on incriminera les marchés. Mais on sait bien pourtant qu’en réalité ce ne sont pas des facteurs explicatifs par eux-mêmes ; ce sont des thermomètres imparfaits, mais irremplaçables, sachant que quand ils révèlent nos limites et nos impasses, c’est souvent violent.

Dira-ton alors que l’inflation n’était pas si mauvaise qu’on le disait, et qu’il faut donc la favoriser par tous les moyens ? Et de presser la BCE de tout faire pour réactiver l’inflation. Mais faut-il vraiment que les prix bougent sans cesse ? La monnaie est un étalon, à la fois du calcul économique et de la conservation de la valeur. Il n’est pas bon qu’un étalon soit en permanence mouvant et peu fiable, d’autant que l’inflation échappe vite au contrôle.

À l’évidence la solution n’est ni dans la déflation ni dans l’inflation : elle est ailleurs. Il n’est en rien démontré que par elle-même l’inflation résolve la question de la stagnation. En termes de croissance, le bilan passé des périodes d’inflation est très médiocre. Les facteurs euphorisants qu’on constate aujourd’hui aux États-Unis vont bien au-delà des effets de la politique monétaire de la Fed : ils sont dus d’abord à la capacité de réaction de l’économie américaine, réelle malgré ses défauts, qu’il s’agisse de la démographie, de la création d’entreprise ou de l’innovation, sans parler du gaz de schiste. On a connu cela en Europe autrefois, dans les années 50 ou 60, avec la reconstruction et le rattrapage. Mais ces facteurs ne sont plus présents dans nos pays, ou plutôt ne sont plus au centre de la vie collective.

En fait la leçon à en tirer est que la vitalité est une autre notion que la manipulation des outils économiques, politique monétaire comprise. Elle ne s’achète pas avec de la drogue. Il s’agit de démographie, d’innovation, et de création. Et même plus largement du positionnement dans l’histoire, de la volonté collective. Donc de réformes en profondeur. Les pays d’Europe sont obsédés par des utopies stériles, l’une des plus trompeuses étant l’illusion de l’accumulation maniaque d’acquis supposés irréversibles ; et la négligence des facteurs de vitalité, qu’il s’agisse de la démographie ou de l’innovation. Ils ne donnent donc pas la bonne réponse, pas plus que le Japon. Le sevrage des errances d’avant 2008 est une chose. Le redémarrage une autre, qu’on n’achètera pas par des drogues artificielles.

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