Super Bowl : les origines du sport national américain

Super bowl credits Elis Kennedy (licence creative commons)

Quels éléments ont favorisé l’émergence du football et ont fait du Super Bowl un des symboles des États-Unis ?

Dans la nuit de dimanche à lundi se tiendra le Super Bowl, la finale du championnat de football américain. Méconnu en France, ce sport intrigue en ce qu’il est censé représenter les États-Unis, sa société, son rapport à l’argent et son sens du spectacle. Et pourtant, ce statut spécial a été long à acquérir. Au-delà des montants astronomiques des pages de publicité et du spectacle de la mi-temps, les multiples innovations introduites par les ligues et les franchises ont contribué à faire du football le sport préféré de l’Amérique.

Par Kévin Mailly.

Super bowl credits Elis Kennedy (licence creative commons)

Le baseball, autrefois sport-roi, était considéré comme indétrônable pendant la première moitié du XXème siècle. Ce qui fait dire, en 1954 à Jacques Barzun, philosophe franco-américain, que « quiconque souhaite pénétrer le cœur et l’esprit de l’Amérique ferait bien d’étudier le baseball ».1 Cette affirmation, désormais gravée sur une plaque au Baseball Hall of Fame, ne serait plus pertinente quelques décennies plus tard. En l’espace de 11 ans, entre 1961 et 1972, la part des Américains déclarant que le football était leur sport favori a augmenté de 15 points, passant de 21 à 36%, tandis que la part des Américains préférant le baseball a décliné, de 34 à 21%2. Quels éléments ont favorisé l’émergence du football et ont fait du Super Bowl un des symboles des États-Unis ?

Les pionniers

Si l’histoire retient la finale du championnat NFL de 19583 comme point de départ de l’ascension du football vers son statut de « sport de l’Amérique », il serait plus juste de dire que le terrain avait déjà été préparé en amont. Les premières mutations importantes du football professionnel sont introduites sous l’impulsion de 3 hommes.

Bert Bell, commissaire de la NFL, constate au milieu des années 1930 que les rapports de force entre les équipes se stratifient. Les meilleurs joueurs universitaires préfèrent en effet logiquement se diriger vers les équipes à l’effectif déjà fourni et susceptibles de remporter le championnat. Craignant de voir la ligue se diriger vers une situation dans laquelle les meilleurs deviennent encore meilleurs et les moins bons encore moins bons d’année en année, Bell va réfléchir à des solutions permettant de niveler les écarts entre franchises pour assurer un spectacle toujours renouvelé et attirant pour les spectateurs. En 1935, durant une réunion des propriétaires de franchises, il tiendra devant eux ce discours : « Messieurs, j’ai toujours eu dans l’idée que le football professionnel est une chaîne. La ligue n’est pas plus forte que le plus faible de ses maillons – et j’ai été un maillon faible pendant si longtemps que je devrais le savoir – […] Voici ma proposition : À la fin de chaque saison, je suggère que nous collections le nom de tous les joueurs universitaires candidats. Ensuite, nous les sélectionnons dans l’ordre inverse du classement de l’année précédente – c’est-à-dire que la lanterne rouge aura le premier choix. »4  La motion adoptée, la draft était née. Elle sera le modèle utilisé dans tous les sports en Amérique du Nord, avec ses championnats universitaires et ses championnats professionnels organisés en franchises sans système de promotion-relégation. Tim Mara5, propriétaire et fondateur des New York Giants, une des franchises alors dominante, s’aligna sur la position de la ligue. « Les spectateurs viennent pour voir une compétition. Nous ne pouvons leur donner une compétition que si les équipes sont en quelque sorte à égalité. […] Bien sûr, cela veut dire qu’il sera difficile pour une équipe dans le futur de remporter des championnats consécutivement […]. C’est un risque que nous devons accepter pour le bénéfice de la ligue, du football professionnel. »6

En 1946, après la victoire des Cleveland Rams lors de la finale NFL, Dan Reeves, propriétaire de la franchise, déménage sa franchise à Los Angeles malgré la désapprobation de la NFL. Pour obtenir l’autorisation de jouer au Coliseum, son équipe devra intégrer un joueur afro-américain. Cette condition et l’abnégation de Reeves mettent à la fois un terme à la politique discriminatoire en vigueur à l’époque et élargissent le marché sportif à l’ensemble des États-Unis, d’une côte à l’autre, accélérant le développement du football. Du côté de l’organisation, Reeves embaucha en 1946 le premier scout (personne chargée de repérer les joueurs universitaires avec du potentiel), employé à temps plein pour sillonner les routes, d’universités en universités, observant et notant les joueurs sur des critères particuliers pendant la saison, tissant un réseau avec les coaches pendant le reste de l’année. Se tournant notamment vers les universités réservées aux noirs pour contourner la concurrence, les Rams acquièrent l’image d’une franchise favorisant l’intégration des afro-américains. Le scouting, qui est alors une innovation, est désormais la pierre angulaire de toute stratégie de recrutement parmi les équipes professionnelles.

Faisant face à la concurrence des Los Angeles Dons, équipe de la ligue rivale, l’AAFC7, Dan Reeves renvoie son responsable des relations publiques en 1947 et embauche le journaliste Tex Schramm. Constatant l’impact des journaux locaux et nationaux dans l’opinion publique, ainsi que le manque de journalistes sportifs au sein des salles de rédaction, Schramm écrit lui-même les comptes rendus des matchs des Rams, les informations importantes sur l’équipe et les envoie directement aux journaux qui n’ont plus qu’à adapter le message au format de leur support. Cette méthode de communiqué de presse clef-en-main, maintenant très répandue mais encore inhabituelle à l’époque, permet aux Rams de gagner en visibilité médiatique, notamment face aux Dons, mais aussi sur tout le territoire des États-Unis.

Un détail popularisa d’avantage l’image des Rams, rendant la franchise reconnaissable entre toutes. Fred Gehrke, diplômé d’art à l’université et joueur des Los Angeles Rams, eut l’idée en 1948 de peindre un logo sur le casque en cuir des joueurs. Avec l’aval de Reeves, il se mit à peindre dans son garage tous les casques de l’équipe en bleu, puis peignit par-dessus des cornes de bélier jaunes. L’art pénétrait le sport. Pour son travail, Gehrke fut payé 1$ par casque peint, plus les frais. Aujourd’hui, les Rams utilisent encore ce design sur leur équipement. LeRoy Neiman8, artiste dont les travaux portaient, entre autres choses, sur des représentations d’athlètes, déclara : « Il s’agit du symbole pop art le plus efficace de tous les sports. Il capture l’essence même du casque – s’en servir comme bélier. Quelle satisfaction cela doit être, pour l’artiste, de voir son art à l’œuvre chaque dimanche. »9

Sid Gillman, coach des Rams de 1955 à 1959, et ancien ouvreur et projectionniste dans un cinéma, utilisera ses connaissances en montage pour réaliser des pellicules qu’il visionnera sur son projecteur personnel afin d’analyser les stratégies des équipes adversaires. Il s’agit de la première utilisation de la vidéo par un entraîneur.

Dans la ligue rivale, l’AAFC, Paul Brown, entraîneur des Cleveland Browns, introduit des innovations majeures qui vont transformer le football en un véritable sport professionnel, dont les joueurs se spécialisent à un poste particulier et doivent en toute occasion rechercher l’excellence.

L’organisation quasi-militaire qu’il met en place au sein de la franchise de l’Ohio ne place aucun joueur au-dessus de ses coéquipiers, fut-il star de l’équipe ou rookie, noir ou blanc. Otto Graham10, quarterback des Browns, témoigne ainsi de l’éviction du capitaine Jim Daniell, coupable d’une altercation avec les forces de l’ordre : « Nous étions une jeune équipe et Brown nous tenait sous sa coupe après cela. Nous pensions que s’il avait pu faire ça à Daniell, il pourrait le faire à n’importe qui. […] Pendant des années, les vétérans racontaient aux rookies le jour où Paul Brown a viré Jim Daniell, et ça n’a fait que renforcer son pouvoir aux yeux des jeunes joueurs. »11

L’écrasante domination des Browns dans l’AAFC, remportant 4 championnats consécutifs, finit même par lasser les fans de Cleveland. La fréquentation du stade chuta d’un tiers entre 1946 et 1949, emportant dans sa chute la fréquentation des stades des équipes adverses. Cette situation contre-intuitive, qui voit l’excellence d’une équipe entraîner la banqueroute de l’AAFC, validera l’analyse de Bert Bell.

Au milieu des années 50 et malgré l’augmentation de sa popularité, le football est encore considéré comme un sport joué par des brutes et regardé par des jeunes et les classes les plus pauvres de la société. Boudé par les élites, le football trouve tout de même des relais dans les médias. Sports Illustrated le traite sérieusement, sans en moquer les complexités. Quant à la télévision, elle donne au spectateur une vue d’ensemble de l’action qui lui permet de mieux comprendre les jeux. En 1948, il y avait 172 000 postes de télévision aux États-Unis. En 1954 il y en avait 25 millions12 et le magazine Life voyait son tirage se réduire de 21% sur les 6 premiers mois de cette même année. Les innovations introduites par les équipes ont permis au football américain de professionnaliser ses pratiques et de spécialiser ses joueurs. C’est la concurrence entre la NFL et l’AAFC puis entre les franchises après la fusion qui a introduit de nouvelles pratiques managériales et techniques encore largement utilisées de nos jours.

Suite à la finale de la saison 1958, remportée en prolongation par les Baltimore Colts sur une passe de Johnny Unitas13, le football est considéré comme une alternative au baseball et, s’il n’est pas encore le plus populaire, celui qui définit le mieux l’Amérique. Cette dernière y voit une métaphore sportive pour la période de la guerre froide et compare le quarterback à un « field general » menant ses troupes au combat. Cette même année, Bert Bell fait un bilan de l’influence du football. « Une combinaison d’éléments est responsable de l’intérêt grandissant porté au football professionnel. Premièrement, et c’est le plus important, les journaux, radios et télévisions nous octroient chaque année l’équivalent de 50 millions de dollars en publicité et promotion gratuites, que même General Motors ne pourrait s’offrir. Deuxièmement, nous offrons au spectateur ce qu’il veut : du divertissement. […] De plus, la compétition acharnée entre équipes apporte une dose de suspense. »14

  1. John Bartlett et Justin Kaplan, Bartlett’s Familiar Quotations (Boston : Little, Brown, 1992), p.721.
  2. David Harris, The League:The Rise and Decline of the NFL (New York : Bantam, 1986), p.5.
  3. The Greatest Game Ever Played
  4.  Arthur Daley, “Bell’s Monument”, New York Times, 01/02/1973.
  5. Ce nom ne vous est sans doute pas étranger, car Tim Mara est l’arrière-grand-père des actrices Kate Mara (House of Cards) et Rooney Mara (The Social Network)
  6.  Halas et al., Halas, p.158.
  7. All-America Football Conference
  8. http://en.wikipedia.org/wiki/LeRoy_Neiman
  9.  Mickey Herskowitz, article “Different Strokes”, Pro! Magazine, non daté.
  10. http://en.wikipedia.org/wiki/Otto_Graham
  11.  Terry Pluto, When All the World Was Browns Town: Cleveland’s Browns and the Championship Season of ’64 (New York : Simon & Schuster, 1997), p.24.
  12. Cleveland Browns 2004 Media Guide
  13. http://en.wikipedia.org/wiki/Johnny_Unitas
  14.  Franck Finch, “Torrid Battle Likely to Hike NFL Gate 10 pct.”, Los Angeles Times, date inconnue.