De la société de privilèges à la république corporatiste (II) – Le cycle du pouvoir

minotaure credits roger meyer (licence creative commons)

Une réflexion sur la liberté face à la dynamique de concentration du pouvoir…

Par Emmanuel Brunet Bommert.

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Dans le langage courant, un pouvoir consiste en une capacité à imposer une volonté. Pour cela, les choses n’ont pas une telle aptitude, puisque n’ayant pas de volonté propre : l’être est seul à pouvoir. En tant que concept, il est divisible en deux définitions compatibles mais distinctes : la possibilité1 « de réaliser » ou celle « de contraindre ». Il peut avoir autant le monde que les choses pour objet : on dit dès lors qu’il s’agit d’une puissance. En revanche, s’il s’applique sur un autre être, on parle préférentiellement de coercition.

A contrario, tout ce qui n’est pas placé sous une contrainte est une « liberté ». On peut dès lors donner à ce terme deux définitions : « ce qui n’est pas réalisé » est libre et « ce qui n’est pas contraint » est libre. Dans le domaine strictement métaphysique, une liberté est toujours synonyme d’un vide ou d’une absence, du fait que les choses n’ont pas de volonté. Par exemple, une « chose libre » est un objet sans sujet, non relatif, tandis qu’un « Monde libre » est un espace vide de tous constituants. On peut parler d’une liberté de mouvement, pour une chose, lorsqu’une loi n’en force pas le déplacement dans une direction particulière. Alors que nous pouvons aussi dire d’une table qu’elle est libre, lorsque sa surface est vide.

De la liberté

Dans le strict cadre de l’éthique, comme de la politique, qui traite de l’être, la liberté renvoie exclusivement à l’absence de coercition2. Sous cette définition, elle consiste à se trouver hors de l’autorité d’un autre être. De ce fait, nous demeurons libres au sens éthique, si nous tombons dans un gouffre et nous y trouvons enfermés. Dans ce cas, aucun être ne nous oblige à y rester, seulement notre propre incapacité à sortir. Cependant, au sens métaphysique, nous sommes bien sous l’autorité de cette caverne : nous entrons en relation avec elle, puisqu’elle entrave nos mouvements, nous lui devenons donc relatifs.

Ce n’est que lorsqu’une autre personne use de sa force pour nous obliger à demeurer dans cette fosse, que nous nous trouvons aussi sous l’effet de la coercition : c’est bien la volonté d’un tiers volontaire, qui nous réduit à cet état. Dans tous les cas où nous devenons relatifs à quelque chose d’autre, nous nous transformons en son sujet : c’est le principe de l’assujettissement. Nous nous faisons alors « propriété » d’un autre élément de l’univers. L’être change régulièrement, au cours de son existence, et peut se trouver relatif à quantité de nouvelles variables, à mesure du passage du temps.

En tant qu’organisme, l’être est composé de constituants, qui se trouvent en état de relativité les uns par rapport aux autres. De leur fait, il nous est impossible de traverser les murs ou de franchir l’océan d’un seul bond. Ces impossibilités, d’ordre physique, sont légion. Elles s’étendent même jusqu’à former un cadre étroit, autour de chaque chose et de chaque être : ce sont nos « lois ». Toutes celles qui nous viennent du reste de l’univers, sont nommées des « lois de nature », du fait qu’elles procèdent du Monde et non de nous. Mais si l’on s’entretient spécifiquement de « nature humaine », c’est qu’elles n’ont trait qu’aux bornes internes de notre organisme. La « nature d’un être » est un ensemble de limitations qui le forment et en déterminent les particularités face à l’ensemble des autres créatures.

En tant que concept politique, une autorité désigne deux choses : soit l’ensemble du pouvoir coercitif, que l’on désigne alors par l’expression « pouvoir politique » soit celui qui gouverne une société donnée et que l’on dénomme par le qualificatif « pouvoir gouvernemental ». Ce dernier cas implique non pas seulement une pure domination, mais aussi une volonté affichée de déterminer une direction à la cité3.

Une contrainte, quant à elle, consiste en un usage de la force à fin d’obliger un tiers à un agir d’une certaine manière ou au contraire d’empêcher une action. C’est la crainte de la souffrance qui persuade la victime d’effectuer certaines actions, selon une autre volonté que la sienne. Aussi, ce furent la peur et la souffrance qui ont formé la majorité des outils de l’action de l’autorité. Ce furent, en conséquence, l’intérêt personnel et l’instinct de survie de la victime qui la conduisirent à choisir l’obéissance.

Devant le pouvoir

Devant le pouvoir, seules deux conditions assurent nécessairement la liberté de l’être, face à ses semblables : tout d’abord s’il se trouve en dehors de la société civile et qu’il se place, littéralement, « hors du monde ». Auquel cas, il ne peut être contraint, puisqu’il n’y a personne qui puisse le faire. Enfin, s’il dispose d’assez de puissance pour contrebalancer celle de son adversaire, il peut alors lui faire obstacle : ainsi, il se maintient au-delà de son autorité. Cette force peut être issue de sa propre capacité personnelle à se défendre, tout comme elle peut lui venir du soutien d’un groupe extérieur.

Lorsque les premiers débats sur la nécessité d’un système républicain eurent lieu en Angleterre, en Amérique et en France, le principal argument en sa faveur n’était pas lié à la « vertu inhérente » du système démocratique, quant à la gestion de la force, mais surtout de la nécessité absolue de répartir le pouvoir entre le plus de gens possibles. La thèse morale, si elle est beaucoup utilisée à notre époque, fut pourtant bien plus tardive et souvent fortement critiquée par les démocrates eux-mêmes.

Un pays démocratique tend à voir son pouvoir politique être divisé, équitablement4, entre tous ses citoyens, selon un principe dont on espère qu’il réduira sa concentration et sa centralisation. Cette agrégation de la force apparaissait pourtant déjà totalement inévitable, dès le dix-huitième siècle. Les démocrates espéraient qu’elle serait, au moins, ralentie et régulièrement remise à zéro. Les élections permettraient autant de répartir le pouvoir, que de le brasser, afin d’en empêcher sa concentration sur la durée. S’il se faisait trop concentré, sa trop visible corruption forcerait alors la population à réclamer sa mise à terre. Mais cette théorie s’est confrontée à une réalité bien plus austère, car après trois siècles de pratique, il apparaît deux choses flagrantes :

Premièrement, si le pouvoir est réparti équitablement entre les personnes, il apparaît immédiatement que les organisations auront naturellement plus de force que des individus isolés. En tant que tels, puisque la loi nait par une majorité imposant sa puissance, d’autant plus de lois seront réservées aux intérêts des groupes, face aux individus.

Deuxièmement, les communautés placées au service du pouvoir auront tendance à le maîtriser, à mesure qu’elles vont croître. C’est notamment le cas des administrations, nécessaires pour la gestion d’un gouvernement et de ses attributions. Car ce n’est pas tant le chef d’un État, qui permet à lui seul l’exécution d’une directive, mais bel et bien l’appareil de l’État, qui n’est qu’une combinaison de groupes appliquant la force aux points imposés.

Ce sont donc ces groupes qui accumuleront le plus de pouvoir, finissant inévitablement par absorber tout le système. Cela du fait que les organisations sont plus puissantes que les individus et qu’à mesure qu’elles grandissent, celles qui sont proches du pouvoir le collecteront plus vite que celles qui ne le sont pas. C’est la principale raison de la croissance exponentielle des recrutements, dans les administrations de notre époque : les employés de l’État forment le cœur du pouvoir, car la possibilité de légiférer va toujours au corps le plus puissant.

L’émergence de l’administration

Si l’administration incarne déjà l’ensemble de la force exécutive et que son poids lui permet d’élire la majorité des représentants du corps législatif, alors l’appareil de l’État contrôle à lui seul deux des fonctions que les fondateurs des grandes républiques souhaitaient pourtant séparer, constitutionnellement. Il n’en reste dès lors plus qu’une : le pouvoir judiciaire. Celui-là même dont les membres sont, dans la majorité des pays occidentaux, simplement nommés par l’administration. Dès cet instant, ce sont les fonctionnaires du gouvernement qui écrivent les lois, les exécutent, puis jugent de leur bonne application. Le pouvoir politique, tout entier, se trouve fixé à un seul groupe humain, parmi la multitude que forme la société civile.

Le pouvoir tend à la concentration, du fait qu’il s’agit d’une force de liaison. La démocratie, qui fut présentée comme le meilleur ralentisseur possible de cet état de fait, fut au contraire son plus fantastique accélérateur. Elle est parvenue, en quelques dizaines d’années, à accomplir ce qu’une dynastie autocratique aurait mis des siècles à faire accepter à ses adversaires.

Lorsqu’elle n’était qu’un serviteur, l’administration fonctionnait comme un organe du pouvoir. Elle était alimentée par la société civile, selon un certain nombre de conditions précises, nécessaires au fonctionnement du système. Désormais qu’elle s’est faite comme un pouvoir à part entière, c’est d’un organisme indépendant dont il s’agit. Elle est devenue une société autonome, tirant son énergie d’une plus grande : c’est une corporation. Elle n’est pas seulement une entité, c’est un corps étranger, qui fonctionne à son égard au même titre qu’une autre nation le ferait : elle est capable d’envahir et de contrôler l’ensemble, à son avantage unique. Mais, par une grande ironie, en tant que société elle devra inévitablement s’attribuer un arbitrage et s’instituer une administration interne, afin de gérer ses propres contradictions.

Il apparaît alors qu’elle tombera face aux mêmes démons que la société civile dont elle est issue : il viendra inévitablement un moment où, en son sein même, cette nouvelle administration concentrera tout le pouvoir disponible. Si elle n’en vient pas à se fractionner en de multiples puissances ennemies, se disputant l’énergie disponible. Chaque citoyen en vient à avoir des prétentions infinies sur tous ses voisins, qui en auront tout autant pour lui. C’est au terme de cette « mise en abîme » qu’arrive l’éclatement d’une guerre totale, de tous contre tous. La vie sociale, désormais impossible, s’éteint : c’est la mort de la société civile.

Mais, de l’anéantissement nait un certain nombre d’impératifs : survivre au quotidien conduit inévitablement à la collaboration, afin que certains puissent s’assurer une certaine sécurité. Pour ce faire, il faut que les associés acceptent de renoncer aux prétentions qu’ils ont sur leurs semblables. La stabilité retrouvée permet alors l’émergence de nouveaux commerces. C’est alors que de l’état de guerre, nait une toute nouvelle société civile, pacifiée : ce principe, c’est le cycle du pouvoir.

  1. Potentialité et possibilité sont tous deux tirés du latin « Potent », le pouvoir.
  2. Ce sera aussi le cas de tous les discours qui en découlent et portent spécifiquement sur l’être, c’est-à-dire la psychologie, la sociologie, l’économie, l’anthropologie, etc. Dans toutes ces démonstrations, c’est la définition éthique du pouvoir qui s’appliquera, du fait que l’être n’est pas une chose ni le Monde.
  3. Le « gouvernant » s’octroie la société afin de la « conduire quelque part », il ne la met pas seulement à son service. Ainsi, les tyrans s’estiment de plus haute moralité que le simple criminel de droit commun, du fait qu’ils s’imaginent comme des bergers guidant leurs semblables vers la gloire d’un monde meilleur.
  4. Que l’on illustre sur l’ensemble des bâtiments de la république française par le mot « égalité », puisque c’est bien d’égalité de la force dont on parle.
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