Alexis Tsipras : Entre mythe et réalité

Alexis Tsipras Syriza (Crédits : Asteris Masouras, licence Creative Commons CC-BY-NC).

Après l’euphorie de la victoire électorale, Alexis Tsipras devra vite faire face à des choix cornéliens.

Par Fabio Rafael Fiallo

Alexis Tsipras Syriza (Crédits : Asteris Masouras, licence Creative Commons CC-BY-NC)
Alexis Tsipras Syriza (Crédits : Asteris Masouras, licence Creative Commons CC-BY-NC).

 

Le soir du 10 mai 1981, alors que la foule célébrait dans les rues de Paris et de province l’élection du premier président de gauche de la Ve République, l’heureux vainqueur, François Mitterrand, s’exclama : « Enfin, les ennuis commencent ! » Boutade on ne peut plus pertinente d’un vieux routard de la politique, conscient de la difficulté de concilier les illusions qu’il avait suscitées avec le pragmatisme requis dans les tâches qui l’attendaient.

Aujourd’hui, un défi de même nature se joue en Grèce après la victoire électorale d’Alexis Tsipras, candidat du mouvement de la gauche radicale Syriza. Car vu le décalage qui existe entre ses promesses électorales et les attentes des grands créanciers de la Grèce, représentés par la dénommée Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international), son gouvernement devra vite faire face à des choix cornéliens.

« Enfin, les ennuis commencent ! »

Le lendemain de son investiture comme Premier ministre, Tsipras s’empressa de rappeler qu’il demanderait l’annulation partielle (ce serait la troisième) de la dette grecque, laquelle se situe actuellement dans les 240 milliards d’euros, et se mit à détricoter les réformes stipulées dans le programme agréé par le gouvernement précédent avec la Troïka en échange de l’aide financière fournie par cette dernière.

En effet, M. Tsipras annonça l’arrêt des privatisations et la hausse du salaire minimum au niveau d’avant-crise (751€), et rappela son intention de réembaucher 12.000 employés de la fonction publique.

La réaction de Bruxelles et de Berlin ne se fit pas attendre : pas question de consentir à une nouvelle amputation de la dette grecque. Tout au plus, Tsipras pourrait obtenir un allongement des délais de recouvrement de la dette, une réduction des taux d’intérêt payés sur cette dette et un report du paiement des intérêts. En outre, Bruxelles et Berlin firent savoir que, pour continuer à bénéficier d’une aide financière, la Grèce devra respecter ses engagements en matière de réformes structurelles.

La réaction la plus brutale aux premières mesures du nouveau gouvernement grec vint des marchés. La bourse d’Athènes chuta de 9% le jour de l’annonce de ces mesures et les 4 banques les plus importantes du pays enregistrèrent des pertes allant de 21 à 30 pourcents.

La fuite des capitaux, elle, n’avait pas attendu la victoire de Tsipras. Anticipant cette victoire, environ 14 milliards d’euros sortirent de la Grèce dans les deux mois qui précédèrent les élections. Ça promet.

Les échéances fatidiques approchent

Deux ans après son accession au pouvoir, Mitterrand dut tourner casaque sous le poids de la fuite des capitaux, la dépréciation du franc et la montée du chômage. Il entama alors le fameux « tournant de la rigueur » – ce qui à terme permit de mener la politique dite « du franc fort », laquelle à son tour rendit possible la création de l’euro.

Alexis Tsipras aura bien moins de temps pour revoir sa copie. Car les échéances fatidiques approchent à pas de géant. Et à l’instar de Mitterrand, qui pour être de gauche parvint à convaincre le peuple de gauche que l’on ne pouvait pas faire autrement, ainsi personne mieux que Tsipras ne saurait persuader les Grecs de la nécessité des réformes structurelles qu’il accepterait d’appliquer.

Vers une sortie de la zone euro ?

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Bien sûr, une tout autre issue est possible : Tsipras pourrait camper sur ses positions électorales, quitte à perdre l’aide financière de la Troïka. Dans ce cas, les banques grecques cesseraient, dès la fin février, d’avoir accès au financement de la BCE. Pour sa part, le gouvernement manquerait de devises pour payer les 7 milliards d’euros en obligations d’État qui arrivent à échéance en juillet et août prochains. Ce serait à coup sûr la cessation de paiement (défaut) de la Grèce, et par voie de conséquence, la sortie de ce pays de la zone euro.

Or, c’est la Grèce, et non pas ses créanciers, qui aurait le plus à craindre d’une pareille issue. En effet, un défaut de la Grèce ne met plus en péril la stabilité du système bancaire international, les grandes banques européennes et américaines ayant réduit considérablement leur exposition dans ce pays. Quant aux créanciers officiels représentés par la Troïka, un tel défaut les obligerait certes à rayer de leurs comptes ce que la Grèce leur doit, mais ils y laisseraient encore davantage de plumes s’ils continuaient à financer la Grèce à fonds perdus, c’est-à-dire sans que l’économie de ce pays ne soit dynamisée par des réformes structurelles.

Qui plus est, une sortie de la Grèce serait de nature à refroidir l’envie, chez des électeurs d’autres pays de l’Europe du Sud, de donner leur voix à des mouvements anti-austérité semblables à Syriza. Une aubaine pour les gouvernements de ces pays et pour leurs créanciers, qui verraient ainsi s’éloigner le spectre d’un effet contagion provoqué par la victoire en Grèce de Syriza.

Quant à Tsipras, que pourrait-il faire une fois la Grèce hors de la zone euro ? La tentation serait grande d’aller chercher de l’aide auprès de Vladimir Poutine. Il pourrait même l’obtenir, malgré les vicissitudes de l’économie russe. Car pour Poutine rien ne vaut un cheval de Troie infiltré au cœur même de l’UE, bien qu’en dehors de la zone euro, et même si un veto de la Grèce n’empêcherait pas les autres pays de l’UE de se concerter pour prendre individuellement des sanctions contre la Russie.

Quoi qu’il en soit, vu le rétrécissement rapide des réserves en devises de la Russie (qu’elle utilise pour soutenir le rouble), l’appui financier de ce pays ne saurait se comparer à celui que les actuels créanciers de la Grèce pourraient fournir à cette dernière à l’avenir en cas d’accord.

Un refus de Tsipras de parvenir à un compromis avec la Troïka rappellerait à certains égards la tragédie de Médée dans la mythologie grecque. Pour punir Jason, son infidèle mari, Médée tue les enfants qu’elle avait procréés avec lui. De même, pour ravir la Grèce à des créanciers qui ne se plient pas à ses conditions, Alexis Tsipras pourrait bien être prêt à faire crouler sa mère patrie.

Dans les semaines à venir, on saura quel camp Tsipras aura choisi : celui de l’irrationalité à la Médée ou celui du pragmatisme à la Mitterrand.

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