Le front Mélenchon-Le Pen et les blocages politiques français

Les extrêmes se regardent en ennemis mais se comportent en alliés, comme l’a révélé la victoire de Syriza en Grèce.

Par Patrick Aulnas

Marine Le Pen et Jean-Luc  Mélenchon : bonnet blanc et blanc bonnet ?
Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon : bonnet blanc et blanc bonnet ?

 

La victoire de Syriza en Grèce a mis en évidence une alliance objective de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche en France. Les deux extrêmes se sont félicités du résultat. Les rodomontades habituelles de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, les meilleurs tribuns actuels en France, reposent sur le souverainisme, variante du nationalisme, et les promesses sociales. Sans l’Europe, la vie serait belle, l’économie dynamique, les emplois abondants et les salaires plus élevés. L’espoir renaît chez les extrémistes et l’arrivée au pouvoir de Syriza a même été qualifiée de « divine surprise » ici ou là. L’expression avait été utilisée par Charles Maurras en 1940 lors de l’accession au pouvoir du maréchal Pétain. Nous sommes visiblement en très bonne compagnie.

Le front Mélenchon-Le Pen n’a évidemment pas d’avenir mais il possède une capacité de nuisance. S’il est incapable de construire, il peut détruire. Mais le système politique français comporte bien d’autres causes de blocages l’empêchant de s’adapter au monde tel qu’il est, celui de la globalisation économique, financière, scientifique et technique.

Les extrêmes : la démagogie sur fond de crise

Le premier blocage provient donc des extrêmes qui se regardent en ennemis et se comportent en alliés. Les formations politiques extrémistes connaissent toujours les solutions aux problèmes les plus difficiles. C’est une constante. Leur contestation se caractérise par le simplisme de la table rase. Le monde est à refaire et non à perfectionner. Mais lorsque ces partis s’emparent du pouvoir, la marche vers le cataclysme commence : dictature, pauvreté, violence et souvent même guerre.

Au 20e siècle, communistes, fascistes et nazis ont séduit, non seulement les plus crédules, mais également des intellectuels, des politiciens modérés et des dirigeants d’entreprise. Dans la France d’aujourd’hui, le même phénomène se produit du fait de la stagnation économique : les laissés pour compte se réfugient vers le Front national ou l’extrême-gauche et quelques personnalités trouvent là un moyen d’exercer un leadership.

Le mot populisme, utilisé à foison, permet de dissocier la démagogie des extrêmes de la démagogie des modérés, mais il s’agit toujours de tromper par des promesses irréalisables. La coalition anti-européenne de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche représente aujourd’hui en France un danger car son poids électoral croissant fragilise les partis modérés de gouvernement. L’attractivité des extrêmes augmentant avec leur poids électoral, on voit des membres de l’UMP faire les yeux doux à Marine Le Pen et des socialistes frondeurs qui auraient davantage leur place chez Mélenchon.

L’ombre inquiétante de la République de Weimar

La situation politique actuelle ressemble de plus en plus à celle que connaissait la République de Weimar (1918-1933) en Allemagne. Des petits partis d’extrême-gauche d’inspiration marxiste accusaient les sociaux-démocrates de trahir les idéaux doctrinaux et de composer avec le capitalisme honni. Ils provoquaient grèves, manifestations et agitation. C’est exactement la position de Mélenchon, des communistes et de certains syndicats de salariés (SUD, CGT). La crise économique se manifestait dans l’Allemagne des années vingt par une hyperinflation complètement hors de contrôle. La situation n’est pas la même aujourd’hui, mais la dette publique pourrait devenir hors de contrôle si les taux d’intérêt augmentaient, ce qui aura lieu un jour ou l’autre. De 1918 à 1933 en Allemagne, l’extrême-droite a eu un boulevard devant elle pour développer ses thèmes favoris : l’ordre, la nation, l’autorité et… les emplois. Voilà exactement la position du Front national en France.

L’absence de culture du compromis

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Cette situation politique inquiétante devrait susciter des compromis réalistes entre les grands partis de gouvernement. Mais il n’en est rien. La démocratie représentative est en crise, tout particulièrement en France.

Les politiques économiques de la droite et de la gauche sont assez similaires parce qu’il est très difficile politiquement de faire bouger le monstre étatique créé depuis un demi-siècle. Mais nos politiciens veulent cultiver leurs différences et creusent l’écart entre discours et action. Ce sont des professionnels de la politique qui savent que la conquête du pouvoir est une chose et que l’exercice du pouvoir en est une autre. Ils jugent nécessaire de mentir avec conviction au cours des campagnes électorales pour toucher divers segments d’un électorat aux exigences contradictoires. Le pouvoir ayant été conquis, il est indispensable d’ajuster l’action à la réalité et de décevoir de nombreux électeurs trop crédules. François Hollande illustre parfaitement ce processus.

La bipolarisation

Cette culture de l’affrontement est largement induite en France par les institutions politiques. L’élection présidentielle imposant un face à face entre deux candidats au deuxième tour, il est nécessaire de structurer l’offre politique autour de cet enjeu majeur. Les pouvoirs du Président étant considérables, détenir ce poste c’est détenir le pouvoir étatique.

Qu’est-ce que le pouvoir étatique ? Un pouvoir financier considérable d’abord, même si l’Assemblée nationale a son mot à dire (dépenses inscrites au budget de l’État en 2014 : 380 milliards d’€), un pouvoir de nomination à tous les grands postes politiques (Premier ministre, ministres) et administratifs (préfets, recteurs, directeurs des ministères, secteur parapublic), le pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale.

Cette lutte pour la présidence de la République annihile tout compromis car il faut se démarquer au maximum de son adversaire. Or, la complexité des sociétés contemporaines nécessite la conciliation d’intérêts divergents. Il appartiendrait aux politiques de montrer l’exemple au plus haut niveau, ce qui a lieu dans les démocraties parlementaires classiques (Allemagne, Belgique par exemple).

L’État ne peut pas tout, mais il ne faut pas le dire

Autre singularité française : un État omniprésent et omnipotent depuis des siècles. L’étatisme français, produit de l’histoire, ne favorise pas les évolutions : la population attend de l’État les solutions de tous ses problèmes.

De l’État, c’est-à-dire des politiques. Ces derniers ont encouragé cette évolution pour pouvoir distribuer à bon compte de l’espérance au cours des campagnes électorales. Ils ont feint de croire que la gestion publique pouvait résoudre tous les problèmes pour capter davantage de pouvoir et disposer de toujours plus de moyens.

Lors d’une fermeture d’entreprise avec licenciements, Lionel Jospin s’était risqué à dire au début des années 2000 : « L’État ne peut pas tout ». Remarque de simple bon sens qui occasionna un tollé médiatique : quoi, un socialiste ne peut rien faire contre les licenciements ?! Pourquoi l’État ne pourrait-il pas intervenir, pourquoi ne pas nationaliser ? On connaît le destin politique de Jospin et son échec cuisant de 2002. Aucun leader politique important n’a jamais prétendu depuis que le rôle de l’État avait ses limites.

Cette mentalité française – tout attendre de l’État – a des origines historiques lointaines. La France s’est construite autour d’un État fort ; elle est, avec Louis XIV en particulier, le foyer de l’absolutisme. Jamais depuis, l’État n’a reculé. Bien au contraire, il s’est développé au-delà de toute raison.

Il faudrait pouvoir dire aux Français ce que John Kennedy avait dit aux Américains lors de son investiture : « Vous qui, comme moi, êtes Américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Vous qui, comme moi, êtes citoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les États-Unis peuvent faire pour le monde, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour le monde. »

Quelqu’un osera-t-il un jour ?

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