L’Europe au défi de la démagogie

Tsipras credits Lorenzo Gaudenzi (CC BY-NC-ND 2.0)

Devrait-on s’inquiéter de cette démagogie galopante ?

Par Guy Sorman.

Tsipras credits Lorenzo Gaudenzi (CC BY-NC-ND 2.0) publié d'abord sur Flickr
Tsipras credits Lorenzo Gaudenzi (CC BY-NC-ND 2.0) publié d’abord sur Flickr

 

Le succès du Parti gauchiste Syriza en Grèce, la montée du mouvement Podemos en Espagne, l’enracinement du Front national, nationaliste et réactionnaire en France, la naissance d’un parti patriotique anglais, UKIP, le mouvement anti-immigré Pegida en Allemagne, la Ligue du Nord en Italie, le Parti du « Progrès » au Danemark, le Parti de la « Liberté » aux Pays-Bas, tous participent d’une même idéologie démagogique, dissimulée derrière des étiquettes trompeuses exaltant liberté et progrès. Tous contournent la raison pour exalter le sentiment national – ou régional – contre le cosmopolitisme européen, une horreur de l’économie réelle et de sa logique, la nostalgie d’un ordre ancien ou futur imaginaire qui relève de l’invention de la tradition. Que ces partis se proclament de gauche, de droite ou d’ailleurs, tous sont en vérité similaires dans leur négation du monde réel, dans la mobilisation des pulsions élémentaires pour persuader des électeurs béats que la politique pourrait changer leur vie, pour le meilleur bien entendu.

On constatera non sans ironie, que le premier parti de cette collection démagogique à s’emparer du pouvoir (pour un temps certainement limité) est grec puisqu’à la Grèce antique (qui ne coïncide avec la Grèce contemporaine que par la géographie), nous devons trois concepts d’actualité : la « démocratie » avec ses tours et détours, la « démagogie » qui fut hellénistique avant de devenir moderne et « l’Europe », qui est notre nouvel horizon. Bien des Grecs, souvent, considèrent qu’ayant « inventé » la démocratie, le reste du monde devrait leur verser des droits d’auteur pour l’éternité et que les règles de bonne gestion économique ne sauraient donc leur être imposées : mais si l’on admet ce raisonnement romantique, ne devrait-on pas déduire de ces « royalties » sur la démocratie, le coût tout aussi hellénistique de la démagogie ? On envisagera que le résultat est une somme nulle.

Devrait-on s’inquiéter de cette démagogie galopante ? Oui, mais sans frayeur. Elle me paraît moins le résultat d’une évolution profonde des nations européennes – comme dans les années 1930 – qu’une protestation contre la stagnation économique et une sanction adressée aux partis classiques. Les protestataires attendent-ils réellement que les partis démagogiques gèrent mieux les nations que n’y parviennent ces partis classiques ? On en doutera : les électeurs de la démagogie, pour la plupart d’entre eux, n’attendent pas grand-chose de leur vote impulsif. Certainement préféreraient-ils que les partis traditionnels et professionnels se montrent plus créatifs, plus persuasifs, voire plus transparents.

Le succès provisoire des démagogues me paraît avant tout une invitation à la modernisation de la droite et de la gauche classiques : une modernisation souhaitable et possible. Considérons quelques exemples simples. En économie par exemple, il est consternant que nos écoles n’enseignent pas aux enfants (et à leurs professeurs) la science économique en même temps que toutes les autres sciences : ce qui éviterait aux démagogues de tous les pays de laisser croire aux plus démunis qu’ils sont les victimes d’une « austérité » imposée par l’Allemagne. De même que la Terre tourne autour du Soleil et pas l’inverse, chacun devrait apprendre que seules les entreprises créent des emplois, que l’État dépensier détruit la croissance, que trop d’aides sociales suscitent dépendance et chômage, que la création arbitraire de monnaie (y compris par la Banque centrale européenne) ne remplace pas l’innovation.

Pareillement, les programmes scolaires, comme les discours publics, devraient incessamment rappeler combien l’Union européenne est un véritable miracle historique auquel nous devons, chaque jour, la paix entre nos nations, la liberté de voyager sans encombre, la baisse des prix grâce à la concurrence imposée par la Commission de Bruxelles, la protection de nos libertés grâce à la Cour de Justice européenne et une monnaie, l’Euro, qui garde sa valeur parce qu’elle échappe à la mauvaise gestion et à la démagogie nationaliste. Ce bonheur européen n’est plus guère apprécié que par les anciens qui se souviennent de la guerre et de l’inflation d’après-guerre ; pour les autres, l’Europe est tellement évidente qu’ils en ignorent les vertus, ce qui autorise à la mépriser.

Dans la Grèce ancienne, le meilleur orateur sur l’agora emportait l’adhésion de la majorité. Les temps modernes ne sont pas tellement différents : nos démagogues se révèlent excellents conteurs. Il appartient donc aux démocrates de devenir des narrateurs moins ennuyeux, plus persuasifs. Les démagogues ont leur utilité s’ils nous éveillent de notre torpeur, idées reçues et autosatisfaction ; ils ne deviennent dangereux que si nous restons bêtement silencieux. Il ne serait pas interdit aux démocrates, de surcroît, de manifester quelque imagination : les bons auteurs libéraux, depuis des décennies, ont offert des solutions innovantes sur la manière de gérer les aides sociales, l’éducation, le logement accessible pour tous, le plein emploi, la santé publique, en y introduisant plus d’esprit d’entreprise, plus de concurrence, plus d’initiative et de responsabilité personnelle. Cette boîte à outils et à idées, à disposition et sans frais, il est grand temps d’y puiser pour reprendre l’initiative de la narration créative. Sans esprit de parti, je regrette que la boîte à outils des socialistes soit vide : ce qui appauvrit le débat. « Quand la démocratie est en péril, disait Friedrich Hayek, il est temps de proposer des utopies alternatives ». Ce temps, c’est tout de suite.


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