Le paradoxe du don

Souvent, nous n’agissons de façon généreuse que dans le seul but de ne pas avoir honte de nous.

Par Alain Goetzmann

Solidarité - Main dans la main - Public Domain
Solidarité – Main dans la main – Public Domain

 

 

Seth Godin, gourou américain du marketing digital a récemment relevé dans son blog une question que pose à ses étudiants Peter Singer, philosophe australien contemporain : « Imaginez que votre chemin vers l’université passe par un étang peu profond. Un matin, vous découvrez qu’un enfant y est tombé et vous semble en train se noyer. Il est assez facile d’aller le récupérer mais cela signifie que vous vous mouillerez et maculerez de boue tous vos habits. De surcroît, le temps que vous le sortiez, que vous rentriez vous changer et que vous reveniez, vous aurez raté le premier cours du matin ».

À la question : avez-vous une quelconque obligation de sauver cet enfant, la réponse : oui, à l’unanimité. L’importance de sauver l’enfant dépasse, de très loin, l’inconvénient d’avoir des vêtements sales et d’avoir raté un cours. Aux yeux des étudiants, cela ne pourrait, en aucun cas, constituer une excuse valable pour ne pas l’avoir secouru.

Question subsidiaire : cela ferait-il une différence si, autour de cet étang, il y avait d’autres personnes, elles aussi susceptibles de secourir l’enfant en train de se noyer mais qui resteraient toutes indifférentes ?

La réponse des étudiants est : en aucun cas. Ce n’est pas parce que d’autres ne font pas leur devoir qu’ils devraient y renoncer eux aussi.

Le paradoxe, du point de vue du professeur Singer, vient du fait que, si sauver un enfant au prix de la destruction d’une paire de chaussures de 20 $ apparait comme un impératif moral, nous vivons, en réalité, cet impératif tous les jours car, avec 20 $ envoyés par Paypal n’importe où dans le monde, on peut sauver un enfant.

Quelle est la différence ? Dans ce dernier cas, c’est un enfant et, sans les 20 $, il mourra, mais il est loin et on ne le voit pas.

Le marketing nous permet de comprendre la différence. Elle repose sur deux ressentis :

1. Ici et maintenant

Le premier enfant est en train de mourir en face de moi, maintenant. La honte que je ressentirais à passer mon chemin est donc palpable. Souvent, nous n’agissons de façon généreuse ou héroïque que dans le seul but de ne pas avoir honte de nous. Ce phénomène se produit régulièrement. Notre réaction face à une interpellation publique, par exemple, est toujours contrôlée car c’est ici et maintenant.

2. La reconnaissance

Même si on ne sort pas quelqu’un d’un étang avec, à l’esprit, l’espoir d’en être remercié, il n’en reste pas moins qu’on attend, ensuite, ces remerciements : de l’enfant sauvé, de sa famille et de sa communauté alentour. Imaginez qu’une fois l’enfant sauvé, il s’en aille sans exprimer sa gratitude. Quelle serait votre frustration ?

Voilà donc ce dont souffre toute grande cause qui n’est pas directement sur votre chemin. Elle tente de résoudre des problèmes lointains. Elle fait quelque chose qui n’est ni ici ni maintenant. Et la plupart du temps, sans exprimer de gratitude et sans faire de vous un héros.

On peut regretter qu’il en soit ainsi mais il faut prendre ces observations comme des faits. Les grands sentiments, comme les moins grands, ont souvent sous-jacente l’idée qu’on se fait de soi-même et la gratitude dont on pourra bénéficier.


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