Boris Nemtsov, l’autre visage de la Russie

Nemtsov est-il le destin contrarié de la Russie, un avenir de grande démocratie parlementaire qu’elle ne connaîtra jamais ?

Par Philippe Fabry.

St Basil's Cathedral and the Murder Place credits Jay (CC BY-NC-SA 2.0)
St Basil’s Cathedral and the Murder Place credits Jay (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Au moment où l’Ukraine est dévastée par une intervention russe mal dissimulée qu’il voulait dénoncer, au moment où l’Europe semble revivre une Guerre froide qu’on pensait enterrée, l’assassinat de Boris Nemtsov, quel qu’en soit le responsable, a une puissance symbolique qu’ont peu d’événements de ce genre. Car la disparition de Boris Nemtsov, c’est celle de ce qu’aurait pu être la Russie, et qu’elle n’est pas.

Face à Poutine, Nemtsov représentait l’autre réalité de la Russie : quand Poutine est l’élève médiocre et bagarreur devenu membre de la police politique, Nemtsov était un scientifique, un physicien diplômé, un authentique intellectuel. Quand Poutine luttait contre les « éléments antisoviétiques » dans la région de Léningrad, Nemtsov publiait des dizaines d’articles traitant de physique quantique, de thermodynamique et d’acoustique. Quand Poutine servait le KGB impérialiste dans cette colonie de l’URSS qu’était l’Allemagne de l’Est, Nemtsov s’opposait au gouvernement soviétique et combattait l’expansion près de sa ville natale de Sotchi du parc nucléaire soviétique qui venait de montrer ses fragilités à Tchernobyl. Quand Poutine a fait régresser l’état de droit et la liberté en Russie, au point de lui donner aujourd’hui un aspect proche de celui qu’elle aurait si Guennadi Ianaïev avait réussi son coup d’État en 1991, Nemtsov s’est battu durant trente ans pour un autre destin russe.

La carrière de Nemtsov raconte toute l’histoire du libéralisme en Russie depuis la chute de l’URSS.

Dès 1989, il se présenta à la députation au Soviet Suprême en défendant des thèmes alors radicaux : la démocratie, le multipartisme, la libre entreprise. Elstine, impressionné par son travail d’élu pour la libéralisation du commerce extérieur et la réforme de l’agriculture, fit de lui le gouverneur de Nijni-Novgorod en 1991, où il fut réélu par le vote populaire en 1995 (Poutine devait supprimer l’élection des gouverneurs en 2004).

Les réformes économiques libérales qu’il conduisit amenèrent une vigoureuse croissance économique dans son oblast, ce qui lui valut les éloges de Margaret Thatcher lors de sa visite à Nijni-Novgorod en 1993.

En 1997, il devient vice-premier ministre chargé de la réforme du secteur de l’énergie, et en particulier de la délicate restructuration des monopoles hérités de l’ère soviétique. Il apparaît à cette époque comme le favori pour les prochaines élections de 2000, recueillant 50 % d’intentions de vote dans les sondages et présenté par Elstine lui-même comme son successeur.

Sa fulgurante ascension fut interrompue par le krach russe de 1998 et la crise qui suivit, qui plongea la Russie dans le désarroi, de nombreux fonctionnaires n’étant plus payés. Durant la crise, Nemtsov est demeuré fidèle aux idées qu’il défendait et avait mises en pratique, et il fut naturellement victime du même discrédit.

En 1999 il fut co-fondateur du parti libéral Soyouz Pravykh Sil, l’Union des Forces de droite, défendant le libre marché, les privatisations, qui réunit 8,6 % des voix aux élections législatives ; Nemtsov lui-même fut élu député à la Douma. Il prit la tête du SPS en mai 2000, deux mois après l’élection de Vladimir Poutine.

Hostile à la « verticale du pouvoir » portée par Poutine, qu’il percevait comme une régression au plan de la démocratie et des libertés publiques, Nemtsov était en position délicate à la tête du SPS, et contraint au compromis avec son co-président Anatoly Tchoubaïs. Ce dernier, favorable à un rapprochement avec le pouvoir, fit perdre à Nemtsov une grande partie de ses soutiens au parti libéral, devenu insipide.

Lors des élections législatives de décembre 2003, le SPS ne recueille ainsi que 4% des voix, et perd tous ses sièges à la Douma ; Nemtsov assume la responsabilité de la défaite et démissionne de la tête du parti.

Il devint ensuite président du conseil d’administration d’une banque qu’il quitta à la suite de l’annonce, en décembre 2005, du lancement de poursuites pour blanchiment à l’encontre de cet établissement, craignant que ces poursuites n’affectent son combat politique. Il soupçonnait par ailleurs que ces poursuites fussent motivées par la proximité de la banque avec Mikhaïl Kasyanov, premier ministre de 2000 à 2004 qui envisageait de se présenter contre Medvedev en 2008. Nemtsov lui-même avait renoncé à se présenter pour ne pas disperser les voix libérales, censées se concentrer sur Kasyanov, mais ce dernier fut finalement écarté par la Commission électorale au motif que 13,36% des deux millions de signatures nécessaires à sa candidature étaient invalides, ce qui facilita la victoire de Dmitri Medvedev, élu avec 70% des suffrages dès le premier tour.

En décembre 2008, six mois après l’élection de Medvedev, Nemtsov fonde avec Gary Kasparov le mouvement Solidarnost, inspiré du Solidarnosc polonais, avec l’espoir d’en faire le lieu de rassemblement de tous les opposants au régime de Poutine.

En 2009, il est battu à l’élection pour la mairie de Sotchi, par 77% des voix contre 14 %. Il conteste le déroulement de la campagne et des élections, affirmant avoir eu un accès restreint aux médias et dénonçant les pressions exercées sur les fonctionnaires locaux du gouvernement pour qu’ils votent pour son rival.

Le 16 décembre 2010 Poutine affirma, à la télévision, que Nemtsov et d’autres libéraux, dans les années 1990, s’étaient enrichis en détournant massivement de l’argent public et ne cherchaient à revenir au pouvoir que pour se remplir à nouveau les poches.

En mai 2011, le ministère de la Justice refusa d’enregistrer le nouveau Parti de la Liberté du Peuple, fondé notamment avec Mikhaïl Kasyanov.

Entre 2007 et 2011, Nemtsov fut arrêté à plusieurs reprises, sous des motifs divers, et qualifié par Amnesty International de « prisonnier politique ».

Ses derniers grands combats furent celui contre la corruption, en particulier celle affectant des chantiers pour les Jeux Olympiques de Sotchi sur lesquels il publia une enquête accusant Poutine et ses proches de détournements massifs d’argent public, et contre la guerre en Ukraine, pour laquelle il préparait un documentaire dénonçant la présence de soldats russes auprès des séparatistes du Donbass.

Si la crise de 1998 n’avait pas jeté un tel discrédit sur les libéraux russes, la privatisation, le libre marché et le recul de l’État, si Vladimir Poutine n’avait pas été nommé par Elstine directeur du FSB puis président du gouvernement, et n’avait pas bénéficié de la mobilisation opportune du peuple russe derrière son gouvernement après les attentats, attribués très rapidement aux Tchétchènes, qui lui permirent de passer de 3% des intentions de vote en 1999 à une élection triomphale en 2000, dès le premier tour, la face de la Russie en eût peut-être été changée : Nemtsov, président, aurait pu engager des mesures de libéralisation et de lutte contre la corruption semblables à celles qui furent menées par Saakachvili en Géorgie. L’économie russe, aujourd’hui, serait vraisemblablement plus diversifiée et plus prospère, et la Russie moins corrompue, et plus libre.

L’assassinat de Boris Nemtsov est la manifestation d’un échec retentissant du libéralisme en Russie. Faut-il en déduire que Nemtsov représente le destin contrarié de la Russie, un avenir de grande démocratie parlementaire qu’elle ne connaîtra jamais ?

Non : ce que représentait Boris Nemtsov est le vrai destin de la Russie.

Poutine est une boucle, une récurrence historique, un retour en arrière provisoire qui aurait déjà pu avoir lieu si Ianaiev avait réussi son coup d’État en 1991. Poutine répète, en un hoquet, la Russie de Brejnev comme chez nous Napoléon III fut une répétition inutile et néfaste de Napoléon Ier, récurrence qui aurait pu se répéter encore dans les années 1880 si le général Boulanger avait réussi son propre coup d’État ; son échec fut le triomphe de la IIIe République, la période la plus libérale de l’Histoire de France.

Je ne sais si, lorsqu’il a été touché par les balles de ses tueurs, Boris Nemtsov a crié. Mais je sais que sa mort est un cri, un cri adressé à tous les libéraux d’Europe, et spécialement à ceux de France. Les libéraux, en Russie, sont dans l’opposition. C’est à eux que doit aller notre sympathie, eux que l’on emprisonne, eux que l’on tue.

Il était le négatif de Vladimir Poutine, son alternative historique, hélas manquée, mais toujours possible. Boris Nemtsov a été assassiné dans la nuit du 27 au 28 février dernier, sur le Grand pont de Pierre, à Moscou.