Certifier l’obéissance

obey credits poster boy licence (CC BY 2.0)), via Flickr.

L’histoire humaine est jalonnée d’insurrections, motivées autant par le désir de la liberté que par la soif de tyrannie. Qu’est-ce qu’un gouvernement peut faire pour assurer la protection des institutions ?

Par Emmanuel Brunet Bommert.

obey credits poster boy licence  (CC BY 2.0)), via Flickr.
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Changer une société n’est pas une tâche rapide : il faut de la préparation, du temps et une organisation inflexible quant à l’objectif fixé. Lorsque la Russie s’est trouvée devant l’insurrection « spontanée » des bolchéviques, l’évènement s’appuyait sur des décennies d’un travail méticuleux et acharné sur l’esprit de la jeunesse russe. Ainsi, une civilisation réputée pour la rigidité de son administration impériale fut propulsée comme première nation ouvertement communiste d’Europe. Toutefois, rien ne la prédestinait à ce destin en particulier : la garantie du succès en cette entreprise ne fut jamais acquise et, après une sanglante guerre révolutionnaire, s’obtint grâce aux prévisions faites bien avant la rébellion.

Le pouvoir politique n’est rien, par lui-même. « A » ne peut avoir de pouvoir que s’il existe un « B », sur qui l’imposer. La force permet de tuer ou de contraindre, mais demeure enclavée dans cette fine barrière : le nombre de ses détenteurs ne peut dépasser un certain seuil, sans quoi il n’y a plus assez de gens pour rentabiliser le fait de commander. Il vient toujours un temps où celui qui tient le fusil se retrouve seul à défendre les portes de son grand palais vide, du fait que la puissance est un principe d’attraction, qui tend à se concentrer. Ce moment arrivé, si la population est d’un caractère indocile et que les flammes de la rébellion sont attisées dans son esprit, rien ne pourra plus l’arrêter : il y aura bientôt une arme dans chaque main et des balles dans chaque centimètre carré de plâtre.

Toutefois comme son administration, un peuple n’a pas de volonté propre, il n’a que des aspirations éparpillées : seule la plus vivement acceptée l’emportera. Si une population se rebelle, c’est qu’elle espère voir le sang du « responsable » de son désarroi couler, qu’importe ce qui viendra par la suite le remplacer. Un peuple peut faire s’effondrer le gouvernement le plus réformateur, pour y installer le pire régime.

Sa soif de tueries peut aller jusqu’à le conduire à sauvegarder la tyrannie responsable de son dommage et réduire en cendres les rébellions les plus légitimes. L’histoire humaine est jalonnée de nombre d’insurrections, motivées autant par le désir de la liberté que par la soif de tyrannie. Aussi face à cette force si implacable que l’on peut la considérer comme une catastrophe naturelle, qu’est-ce qu’un gouvernement peut faire pour assurer la protection des institutions ? La solution vint par accident et, comme beaucoup de grandes idées, fait partie de la longue liste de ces bonnes intentions dont est pavé l’enfer.

L’effet des révolutions industrielles

Lorsqu’une société évolue, notamment dans le cas d’une révolution industrielle, la première génération à vivre la mutation est celle qui en bénéficiera le plus : le renouveau rentabilise des activités où le travail est abondant et simple. Les aciéries sollicitaient des hommes capables de façonner la matière et les manufactures, des gens à même d’exécuter une série d’instructions élémentaires. En quelques années, les populations des campagnes se retrouvèrent face à des emplois de rémunération si attractive qu’il devint plus lucratif de déménager en ville. Un salaire face auquel le travail des champs ne représentait qu’une misère sans avenir. Ils convergèrent par millions pour s’enrôler dans les industries, fabricant massivement une nouvelle génération d’outils de pointe, à moindre coût.

Si l’on ne demandait aucune compétence particulière à la première génération des ouvriers, la seconde dû s’adapter à des tâches bien plus exigeantes, en comparaison : les nouveaux employés durent apprendre à faire fonctionner des machines complexes. Mais, comment former un travailleur qui ne sait pas lire, écrire ou même compter ? Comment lui expliquer qu’il doit suivre les instructions gravées sur l’appareil ou effectuer un calcul, qu’il devra ensuite reporter sur le cahier de réglage ?

En face de l’impuissance à résoudre ce problème, il devint rapidement nécessaire d’attribuer du personnel supplémentaire pour surveiller l’usage du matériel : le nombre d’ouvriers n’était plus la solution, il devint une difficulté. Car, plus nombreux se trouvaient les manœuvres les moins qualifiés, plus grand devrait être celui des surveillants. Malgré l’image fantaisiste que l’on se fait aujourd’hui du siècle industriel, les gens n’étaient pas des imbéciles incompétents : très nombreux furent ceux qui apprirent à lire et écrire, de leur propre chef. La promesse d’un meilleur débouché suffit amplement à justifier cette difficulté passagère.

L’émergence de la lecture de masse qui s’en suivit donna une impulsion nouvelle aux métiers de l’esprit : les activités d’écrivain, de journaliste, d’essayiste et de pamphlétaire ne furent jamais si bien représentées qu’à cette époque. Il est difficile d’imaginer comment tant de gens ont pu acheter journaux et livres en de telles proportions, si la majorité de la population fut aussi illettrée qu’on se l’imagine désormais. Malgré cette évolution, il survit un problème dans l’esprit des gens du commun : l’avenir de la famille. Si les parents peuvent s’astreindre à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, avec un peu de volonté, la tâche consistant à instruire un enfant est une toute autre difficulté, qui nécessite du temps que les emplois ne leur laissent plus. S’il y a bien une constante dans les sociétés civiles, c’est la volonté qu’ont les anciens de garantir un meilleur futur à leurs descendants.

L’instruction des enfants

« Comment instruire ses enfants ? » devint le problème majeur de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, d’autant que la délinquance juvénile se fit endémique dans les grandes métropoles. C’est alors qu’advint une idée simple, qui changea le cours de l’histoire à jamais : « l’instruction publique ». Un concept suintant de générosité, qui transforma des centaines de milliers de conscrits en millions de volontaires enthousiastes. Il changea une nation de rebelles en un territoire d’obéissante docilité, à même d’accepter n’importe quelle lubie momentanée.
L’instruction, en elle-même, est un principe aussi âgé que l’artisanat : les travailleurs de la terre et de la matière éduquaient leurs apprentis, avant même la fondation des premières grandes cités. Pourtant, lorsque l’on se réfère aujourd’hui à l’enseignement, nous pensons presque toujours à celle des lettres1. La plupart du temps les gens apprenaient à lire par eux-mêmes, quand ils en avaient la volonté, bien qu’elle fut  moins nécessaire à la vie aux époques anciennes qu’à la nôtre. Au point que « savoir lire » fut un luxe réservé à ceux qui pouvaient se permettre d’utiliser leur temps dans la lecture.

C’est face à l’impossibilité pour les grands seigneurs de transmettre leurs directives à l’écrit vers leurs subordonnés, que l’importance de l’instruction aux lettres se fit flagrante. On ne peut certifier la parole d’un messager : un texte est bien plus objectif, en conséquence. La centralisation du gouvernement et la formation de l’État conduisent à la création d’organismes chargés d’instruire les futurs fonctionnaires de l’administration. L’infrastructure gigantesque qu’aurait nécessité la généralisation du principe à l’ensemble de la population, limita son extension aux seuls domaines nécessaires au pouvoir.

Seulement, les révolutions industrielles font bien plus que donner des emplois aux masses et rendre le ciel opaque dans les villes, par un rejet massif de fumées : elles sont surtout génératrices d’une quantité astronomique de richesses. Cette accumulation extraordinaire de ressources permit à l’autorité de s’étendre à un point inimaginable jusque-là. S’en fut fini des armées temporaires, des ententes avec les serfs et des traités : à lui seul, le pouvoir central disposait désormais d’assez de ressources pour lever une force permanente à son service. Il fut à même d’utiliser cette abondance de moyens, au point d’être capable de financer la généralisation de l’instruction.

C’est fort de plusieurs millénaires d’habitudes que les premiers enseignants s’attelèrent à leur tâche, tout d’abord afin d’instruire les jeunes garçons, puis l’on étendit l’idée jusqu’aux jeunes filles, à qui l’État donna pour tâche de faire de « bonnes épouses ». On attendit de l’instructeur qu’il « transmette le savoir accumulé », qu’il « prouve la véracité d’un fait par la démonstration2 », qu’il « inculque les normes quant à la langue et la notation numérique », en un mot, qu’il « enseigne ».

Mais l’idéal et la réalité de terrain sont deux choses différentes et le malfaisant s’insinue toujours dans les plus modestes détails. Afin de garantir la bonne marche du cours, le professeur fut décrété comme figure incontestable d’autorité, l’extension du père et de la mère dans la salle de classe, à qui l’on donna le droit de punir au nom de la société civile. En une fraction de seconde, il devint un « gouvernement » à même de rendre justice, en toutes choses. S’il peut apparaître à première vue évident que l’instructeur soit en droit de réprimer un comportement déplacé dans sa classe, l’on oublie bien trop souvent qu’il est aussi transmetteur de la connaissance et qu’elle n’évolue pas par impératif.

Surtout, l’on feint d’ignorer qu’il est humain : la tentation de faire taire la critique pour gagner du temps est si forte qu’elle en devient inévitable. Or, s’il n’y a plus possibilité de critique lors d’une démonstration, afin notamment de mettre en avant une insuffisance, aussi stupide soit elle, la possibilité même d’enseigner la méthode du discours est altérée. L’instructeur ne transmet plus la compréhension, il forme ses élèves à accepter que ce qu’il enseigne est obligatoirement vrai, sans discussions. L’idée que l’enfant soit une terre en friche n’implique pas qu’il soit stupide : il peut avoir un niveau d’instruction exceptionnel à douze ans, pour peu qu’elle soit effectuée convenablement.

Toutefois, le temps et l’énergie nécessaires à la tâche implique une discipline incompatible avec l’enseignement de masse : la quantité des instituteurs de qualité est largement dépassée par la demande. La généralisation de l’instruction a engendré une pénurie grave en abolissant le prix en matière d’enseignement. Un professeur doit disposer d’une compréhension solide et totale de ce qu’il va devoir transmettre, on attend ainsi de lui la même performance qu’un doctorant en médecine.

Le seul moyen de compenser le manque de personnel qui résulte de cette disette3, consista à faire de multiples concessions quant à la teneur de l’instruction : l’on attendit plus des élèves qu’ils sachent penser, mais qu’ils soient à même de respecter les directives et de suivre le programme à la lettre, charge pour eux d’apprendre à penser une fois adulte. Le châtiment servit à faire taire la curiosité, qui peut mener à des questionnements que l’enseignant n’est plus aussi bien formé à résoudre.

Ce « détail », quant à la façon dont l’infrastructure scolaire fonctionne, fut décisif et contribua indirectement à l’escalade des deux guerres mondiales. En effet, l’école devint le lieu où l’enfant passe le plus de temps durant sa jeunesse : plutôt qu’à la maison, l’infrastructure intellectuelle se forge depuis la salle de classe, non par l’objet de l’étude mais par l’instructeur même. Les punitions qu’il dispense déterminent ce qu’il faut craindre et les récompenses, ce qu’il faut désirer. Si l’enseignant réprime les méthodes qui ne sont pas approuvées par sa hiérarchie, punit celui qui réfute sa démonstration pour le simple fait de discuter l’absolu de son autorité, il éduque les enfants à une certaine habitude : l’obéissance à la force.

Ce fut un sublime accident, un miracle si l’on est ami du pouvoir ou un cataclysme si l’on est celui de l’indépendance et de la liberté : pour la première fois, le pouvoir put contrôler la confiance elle-même.

Si l’enseignant a toute l’autorité, alors il décide du vrai et du faux et s’il veut que la théorie raciale soit enseignée, alors elle devient une vérité dans sa bouche. Il n’a plus besoin de démonstration : la gravité existe, acceptez-le. La vitesse de la lumière est infinie, acceptez-le. Les noirs sont nés pour être des esclaves, acceptez-le. Les femmes sont inférieures aux hommes, acceptez-le. Dieu a créé le monde en six jours, acceptez-le.

On lui doit une confiance aveugle, puisqu’il n’a rien à prouver. Il n’a plus besoin d’enseigner les démonstrations, il donne seulement la « méthode » pour résoudre le problème et s’attend à ce que l’écolier l’apprenne, sans comprendre ni le pourquoi ni le comment de son fonctionnement. L’enfant est sensible à la confiance, bien plus que l’adulte : c’est un absolu incontestable pour lui. Il croira aisément celui qui parvient à rendre la situation confortable : son père et sa mère ont toujours raison, parce qu’il a confiance en eux. Si l’enseignant devient aussi un objet de certitude, il donnera tout autant de crédit à sa parole.

Le problème éducatif contemporain

Notre époque est marquée de grandes confusions au sujet de l’instruction. C’est autant la faute du mépris qu’ont les universitaires quant aux questionnements élémentaires des jeunes enfants, comme à l’inverse la trop grande confiance en la capacité de l’élève à résoudre un problème par lui-même, du fait de la méconnaissance totale de la nature même du discours et du caractère humain.
Un enfant aime apprendre, mais déteste perdre. S’il ne trouve pas de solution immédiate, il aura tendance à ignorer le problème s’il n’est pas vital à sa survie. Dès lors que la connaissance est transmise comme une vérité indiscutable, il n’a aucune raison d’aller plus loin : ça lui suffit parfaitement. Comme nous évacuons la nécessité de prouver nos dires, l’instruction quant aux discours est particulièrement tardive. La pédagogie s’effectue aujourd’hui par deux moyens opposés d’une équivalente stupidité, quant à leurs prétentions :

1. Nous lui faisons croire que la compréhension viendra entièrement de sa personne, qu’il doit la découvrir par son propre jugement, ce qu’il n’a ni la volonté ni la force de faire : il a fallu onze mille ans à l’humanité pour former un système mathématique et établir des bases pour les sciences naturelles. Pourtant, l’on demande à un écolier d’effectuer l’ensemble de ces démonstrations en quelques années, sans personne pour guider le discours.
Pire encore, on s’attend de lui qu’il « découvre la langue », qui n’est pas une compréhension portant sur un phénomène démontrable mais une construction de l’esprit humain, faite de conventions qu’il lui sera impossible d’observer4. Si on l’oblige à « découvrir » ce qu’il est impossible de justifier, il en viendra à inventer la plupart des réponses. Il se fait nombre d’outils qui sont en réalité des normes, que l’on doit seulement accepter, telles que les langues ou la symbolique mathématique, par exemple.

2. Nous lui faisons croire que la connaissance humaine est une réalité immuable, qu’il doit accepter, sans discussions et apprendre par cœur. Si toute connaissance vient de l’autorité, chaque fois qu’une situation inhabituelle va se présenter, il sera bien incapable d’obtenir une réponse. L’habitude faisant, plutôt que d’analyser le problème, il se contentera de rechercher une source d’autorité à même de lui fournir la solution, au plus grand bonheur des éditeurs d’encyclopédies, des chaînes de télévision, des concepteurs de moteurs de recherche ou des législateurs du ministère de la vérité.

L’ironie du sort n’est jamais loin, cependant : ce furent surtout ceux qui ont été des parias durant toute leur scolarité, qui devinrent les grands Hommes des temps nouveaux. Les autres se firent dociles, faisant retomber la responsabilité de déterminer la « bonne voie » sur les épaules de leurs supérieurs. Dans l’isolement, chaque étudiant devient incapable de déterminer la moindre exactitude, sans l’aide d’une figure autoritaire pour la valider. Par voie de conséquence, ne peut plus être juste que ce qui est communément admis par « ceux qui savent ». Une chose n’est plus exacte et réelle parce qu’elle est démontrable, mais parce que les gens qui ont la charge de l’évaluer l’ont affirmé : les nouveaux citoyens apprennent à accepter sans discuter, sans responsabilité.

La société de privilège eut grand usage de ce pouvoir sur la confiance. Si l’instruction permet d’enseigner au travailleur des méthodes, il suffit simplement d’en faire une condition obligatoire à cet effet : l’accès à l’emploi devint la récompense d’un respect assidu du cursus scolaire imposé. C’est là la perversion décisive de l’instruction publique : celle des diplômes et des certifications qui deviennent, comme la monnaie, sujets à une soudaine inflation du fait qu’ils n’étalonnaient plus la valeur acquise de l’apprentissage, mais représentent l’une de ces nombreuses autorisations nécessaires à l’exercice d’un emploi.

Nous n’attendons plus d’un étudiant qu’il soit capable de faire tomber un obstacle à l’aide de ce qu’on lui a instruit, mais qu’il réplique exactement la réponse prévue. Ceux qui y parviennent le mieux accèdent au diplôme, qui autorise l’emploi. Tandis que les autres, ceux dont l’esprit n’a pas pu s’intégrer dans le carcan, sont rejetés. Tout le système de privilège s’institue sur la base de l’instruction comme un moyen de former le citoyen idéal, à la fois docile, obéissant et satisfait de son sort : « L’instruction publique » devient « l’éducation nationale ». L’enfant devenu adulte accepte ainsi sans broncher les biais de personnalité qui servent le pouvoir : l’évolution, inévitable, nous conduit sur le chemin de la république corporatiste.

Le pouvoir inscrivit dans la légalité son bon droit à déterminer l’éducation, c’est-à-dire l’enseignement de l’ensemble des normes sociales nécessaires à la vie commune. Le gouvernement obtint la légitimité pour déterminer toutes les normes de société, jusque-là apanage exclusif d’un parent. Il se fit à la fois professeur de la bienséance et de la tradition, de la bonne conduite à table jusqu’à la définition même du concept de bien ou de mal : la société civile de l’ancien monde peut désormais s’éteindre, pour laisser place à celle du monde nouveau.

Aujourd’hui, l’on enseigne plus aux enfants dans le but d’en faire des citoyens instruits, à même de contribuer à la société civile : l’infection qu’est l’instruction publique de masse s’est aggravée. Le temps des examens aux questions fermées, où l’on évaluait la maîtrise de la méthode prémâchée apprise par cœur, est révolu : désormais, la réponse est dans l’énoncé. L’administration incite l’étudiant à faire une confiance aveugle aux recommandations imposées : la vérité est à l’intérieur des instructions. Elle rejette l’écriture des solutions, qui implique de structurer un résultat, charge de travail inutile à l’objet recherché : les réponses sont toutes à choix multiple. On coche ce qui a été décidé dans le texte comme étant vrai, la méthode n’est plus nécessaire.
Toute la vérité se trouve à l’intérieur d’une seule feuille de papier, charge à l’élève de la déterrer. Le diplôme est offert à celui qui obéira le mieux : l’on sortira alors de ce sympathique rite de passage en étant incapables de penser, sans la moindre instruction élémentaire, mais suffisamment discipliné pour faire serf docile. Plus la certification évolue, plus l’administration agite bruyamment la promesse d’un emploi privilégié, assuré à ceux qui suivent la voie5 sans sourciller.

L’instruction universitaire remplace entièrement celle du collège, dans le niveau scolaire qu’elle transmet, toutefois face à cette mutation émerge un nouveau problème : qu’en est-il des métiers qui exigent toujours un niveau minimum d’excellence ? Le médecin ne peut se contenter de savoir vaguement lire ni l’ingénieur de pouvoir seulement compter.

L’institution fit retomber la totalité de cette charge sur les écoles préparatoires, leur but initial étant, après tout, de « préparer l’élève aux concours d’entrée des grandes écoles ». Ceci étant, puisque le niveau général s’est écroulé, elles n’eurent d’autre choix que d’élargir le cursus, afin d’instruire à l’étudiant tout ce que l’Éducation nationale s’est bien gardée de lui enseigner correctement jusque-là. Tout cela avant même qu’il puisse envisager d’entrer dans une véritable faculté, dont le concours conserve un certain prestige de ce fait.

Qu’en est-il alors de ceux qui se retrouvent au dehors, qui ont été entièrement éjectés du système scolaire ? Pour eux, la société de privilèges garantit aussi un avenir : l’exclusion totale. Ils sont automatiquement réputés « inadaptés sociaux » et éliminés de l’équation. Un tel système social n’admet aucune exception pour ceux qui n’ont pas adhéré à la culture de la répétition et de la confiance absolue : seuls les jeunes ayant acquis les certifications accèderont à l’emploi, les autres seront écartés et conduits vers une destinée misérable6.

Pire, l’autorité ira jusqu’à insister : tout d’abord en interdisant la candidature libre aux examens, puis en augmentant le nombre d’emplois ayant de multiples certifications obligatoires. Jusqu’au moment où même les travaux les plus indépendants auront les leurs et, bientôt, l’on ne pourra plus écrire, peindre, sculpter, chanter ni même fonder une famille sans un brevet au nom ronflant. Le fait même de créer devient un privilège échangeable et les artistes qui sortent du cadre, qui n’ont pas cette licence spéciale seront simplement arrêtés, poursuivis et emprisonnés.
Néanmoins, le monde réel aimera toujours les ironies du sort : il se fait peu de gens obéissants qui soient en même temps très efficaces. Notre époque est marquée par un chômage endémique, du fait d’un fanatisme quant aux certifications obligatoires, en tous domaines. Alors qu’en même temps, elle est aussi sclérosée par un manque catastrophique de personnel compétent.

Le système scolaire ayant bien fait son œuvre, même les jeunes entrepreneurs en sont devenus de parfaits agents de l’administration : ils recherchent chez le futur candidat à l’embauche la certification demandé, ignorant tout le reste, qu’ils aient ou non prouvé la capacité dont ils se vantent. Nul besoin, dès lors, d’obliger les employeurs par la force de la loi à n’accepter que des gens certifiés : ils ont appris à l’école qu’il s’agissait de toute façon de la seule façon justifiable de faire.
Les heures n’ont pas finies d’être sombres, dans notre histoire.

  1. Une charge que les églises ont longtemps exercée, sujet qui sera traité dans un autre article.
  2.  Que l’on nomme « discours », racine intellectuelle de l’expression moderne : « faire un cours ». Par-là, on signifie que l’enseignant inculque le discours, c’est-à-dire qu’il fait « démonstration de la connaissance ».
  3. Qui n’a rien à voir avec un supposé manque de moyens : une société ne peut pas engendrer, d’un claquement des doigts, une dizaine de milliers de « docteurs », du seul fait qu’une loi généralisant l’instruction a été décrétée. Les années nécessaires à la tâche sont plus que suffisantes pour ancrer ces habitudes dans une administration.
  4. Si l’on est un jeune enfant, le seul moyen « d’observer » une langue, c’est de l’écouter. Si l’on réduit l’enseignement à la seule prononciation des lettres et des syllabes, que l’on attend ensuite du jeune qu’il découvre le reste, on se retrouve bien vite dans une situation grotesque où chaque mot peut avoir une centaine de manières de s’écrire. La langue étant une « règle de société », au sens qu’elle forme une convention admise quant à la façon de communiquer à l’écrit comme à l’oral, ne pas la connaître suffit amplement à un citoyen pour se retrouver éjecté de la société civile.
  5.  Il est en ce domaine tout à fait instructif d’écouter les motivations des étudiants, lorsqu’ils s’inscrivent à l’université : vous n’en entendrez pas un dire qu’il suit de hautes études pour apprendre quelque chose, mais parce qu’il vise un certain type de diplôme, donnant accès à un emploi spécifique. C’est le privilège de travailler, qu’ils recherchent, pas l’instruction. Avec un tel objectif en tête, la diminution du niveau requis n’est pas dérangeante : cela ne fait que faciliter l’obtention du sésame espéré.
  6. Un paria, que l’on nomme assez pudiquement à notre époque un NEET : « Not in Education, Employment or Training ».
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