Déclin économique français : mythe ou réalité ?

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Les données économiques confirment l’existence d’un véritable recul de la France en comparaison des pays de son rang.

Par Claude Robert.

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0)
Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

 

Il n’est pas question de notion de « décadence » dans cette analyse, notion bien plus profonde, diffuse et durable que l’idée d’un simple « recul économique » éventuellement cyclique et passager. Néanmoins, tout le monde n’est pas d’accord avec ce soi-disant recul économique relatif de la France. L’objection la plus fréquemment opposée est qu’il est parfaitement normal qu’un vieux pays riche comme le nôtre se fasse damer le pion par des rivaux tels que la Chine. Pourtant, derrière cette objection se cachent en filigrane deux autres arguments, dont le premier n’est pas forcément vérifié, et le second pas forcément exprimé :

  • Les autres pays riches accusent le même recul que la France et sont doublés par les mêmes pays émergents.
  • La Chine est tellement peuplée qu’il était temps qu’elle nous dépasse. Mais les autres pays asiatiques qui nous auraient éventuellement doublé ne comptent pas. On ne peut pas comparer avec nous, ils partent de si loin…

Qu’en est-il en réalité ? Regardons les données économiques qui permettent de confirmer ou d’infirmer la notion de recul français. En économie, les indicateurs ne manquent pas, mais encore faut-il les analyser de façon comparative, avec d’autres pays, dont nos voisins immédiats, les plus historiquement proches de nous.

Part de marché dans les échanges mondiaux

La part de marché mondiale représente le poids d’un pays dans le monde, c’est-à-dire la proportion qu’il assume à lui seul dans la création et les échanges de richesses effectués sur la planète. La part des exportations est une donnée légèrement différente (qui ne considère que les exportations et pas ce qui est créé puis consommé sur le sol national) mais qui permet de se représenter parfaitement l’importance d’un pays dans les échanges internationaux.

PartMondialeExportMarchandises

Si l’on considère la part de la France dans les exportations mondiales de marchandises (source Rexecode), force est de constater que l’hexagone a vu sa part diminuer de moitié depuis 1996. Il ne s’agit que de marchandises, et c’est au plan mondial. On peut toujours supposer qu’il en est autrement en ce qui concerne les services, et que ce ne sont que des pays émergents qui ont doublé la France entre 1996 et aujourd’hui. Pour s’en assurer, il suffit de procéder aux mêmes comparaisons mais entre pays voisins, c’est-à-dire européens.

Or même par rapport à l’Europe, la tendance est identique, que ce soit pour les marchandises, ou pour les services, avec seulement une différence d’intensité :

PartEuropeExportMarchandises

En matière de services, la courbe est moins abrupte et semble avoir enrayé son recul depuis 2006. Mais elle accuse la même tendance générale :

PartEuropeExportServices

Que prouvent ces chiffres ? Ils confirment qu’aujourd’hui, la France ne représente plus que :

  • la moitié de ce qu’elle représentait en 1996 au niveau des exportations de marchandises mondiales (-50%),
  • 73% de ce qu’elle représentait en termes d’exportations de marchandises européennes (-27%),
  • à peine plus de 80% de ce qu’elle représentait dans le domaine des services (-19%).

Dans son dossier « Désindustrialisation et faiblesse de l’innovation » daté du 13 janvier 2012, La Documentation Française résume la tendance en ces termes :

« Tous les travaux récents font un constat accablant de la situation de l’industrie française ; ainsi, de 1980 à 2004, l’industrie a perdu 1,5 million d’emplois, soit un tiers de ses effectifs, et sa part dans le PIB est passée de 30 à 20%. Ces phénomènes caractérisent la désindustrialisation de l’économie française, l’industrie ayant atteint un maximum de 40% des actifs au début des années 1970 pour ensuite revenir à 20% aujourd’hui. »

Cette régression, qui est générale car elle affecte également les services, est inquiétante : elle ne se produit pas seulement au niveau mondial, mais également au sein de l’Europe, continent dans lequel il n’y a pourtant ni Chine ni pays émergents à faibles coûts de main d’œuvre. Certes, à la comparaison de ces tableaux, on devine un recul relatif de l’Europe, puisque la France perd beaucoup moins de terrain au sein des échanges européens que mondiaux. Mais cela signifie aussi qu’elle régresse encore plus vite que la moyenne européenne…

Ce constat permet à lui seul de tordre le cou à la croyance qui suppose que la France n’est doublée que par des pays émergents.

Richesse par habitant

déclin français rené le honzecLe Produit Intérieur Brut (PIB ou GDP) est la somme des valeurs ajoutées des biens et des services produits sur le territoire d’un pays. L’économiste J. Stiglitz a proposé un indicateur composite qui, en plus du PIB, intègre des éléments plus qualitatifs tels que les infrastructures médicales, sociales et culturelles, l’épargne disponible, etc. Mais ce nouvel indicateur est tout autant critiqué que le PIB lui-même et ne change pas de façon significative la hiérarchie des pays développés.

Le PIB per capita possède un avantage, celui de ne pas être influencé par l’effet volume. Il est représentatif du niveau de création de richesse par habitant d’un pays. Il résume par conséquent assez bien le niveau de vie. Il autorise également les comparaisons entre pays, sous réserve bien sûr que ceux-ci ne soient pas trop disparates au niveau de leur population et de la structure de leur économie (comparer le PIB/habitant de la Principauté d’Andorre avec celui de la France induit bien évidemment un biais important).

PIBperCapitaChiffres

Si l’on considère la progression du niveau de vie des Français entre 1970 et 2014, force est de constater que seulement cinq pays de cette sélection ci-dessous font pire. Le PIB/habitant de l’hexagone a progressé de +105% (il a donc un peu plus que doublé en 44 ans). Celui de l’Italie n’a progressé que de 88%, tandis que celui du Danemark, de la Suède et des Pays Bas, qui étaient déjà très élevés, n’ont cru respectivement que de 89%, 102% et 103%. Celui du Canada a suivi une trajectoire quasiment identique à celui de la France (+104%).

PIBperCapita

La Chine, qui partait d’un niveau très bas (et qui se trouve toujours loin derrière les pays développés) a vu sa richesse par habitant exploser, mais sa progression n’est pas du même ordre que celle des pays riches de ce tableau et ne peut y être comparée.

Par contre, que dire des pays développés qui font largement mieux que la France ? L’Irlande (+296%), le Japon (+148%), la Finlande (+146%), l’Autriche (+145%), l’Allemagne (+127%), le Royaume Uni (+126%), l’Espagne (+122%) et les USA (+119%) progressent nettement plus.

On peut toujours ergoter sur la trajectoire de l’Irlande, qui est un petit pays peuplé d’à peine 4,6 millions d’habitants, pays forcément plus réactif (bien que contrairement à une certaine croyance, la petite taille d’une nation ne garantit en rien sa réussite). Mais comment interpréter la trajectoire de la Finlande, du Japon ou de l’Allemagne, trois pays qui ont dépassé la France, ou même des États-Unis, pays à la fois gigantesque et qui se trouvait déjà à un niveau de richesse plus élevé ?

Il existe bien sûr un vent contraire initié par les pays émergents, qui est certainement à l’origine d’une plus forte pression concurrentielle mondiale. Mais cette pression ne peut expliquer que certains pays déclinent, tandis que d’autres progressent.

En comparant seulement avec les pays riches de l’échantillon ici analysé (Europe, Australie, Amérique du Nord, Japon), il est évident que la performance de la France est médiocre. Aucune justification structurelle ne permet d’expliquer son recul relatif par rapport à plus gros et plus développé qu’elle. Des pays plus importants en taille l’ont doublé. Des pays riches et bien plus peuplés ont fait beaucoup mieux. Seuls deux pays européens comparables ont fait nettement pire, l’Italie et le Danemark.

En  conclusion, les comparaisons en termes de parts des exportations mondiales (entre 1996 et 2014) et de richesse par habitant (entre 1970 et 2014) suffisent à confirmer l’existence d’un véritable recul économique de la France en comparaison des pays de son rang. L’argument consistant à justifier cette régression par la progression des pays émergents ne tient pas. La France est en proie à un sérieux problème de compétitivité.


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