Qui paie pour l’État ? Les plus riches ?

Faire payer les riches (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence CC-BY 2.0)

Bien malin qui pourra dire qui sont les principaux contributeurs de l’État.

Par Gabriel Lacoste.

 

Faire payer les riches (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence CC-BY 2.0)

Les services que nous nous exigeons mutuellement via le pouvoir politique ont un prix. Ces services sont populaires parce que nous croyons, pour la plupart, y trouver une aubaine. Selon nous, une élite fortunée assume la plus grosse partie du fardeau. Par un exercice de redistribution, nous y gagnons au change des soins de santé, une bonne éducation, une sécurité, des routes, des garderies, une assurance contre la détresse, etc. Cette idée semble confirmée par des statistiques montrant que 10% des plus hauts revenus contribuent à la moitié des recettes fiscales de l’État (au Canada en 2002).

Certains libéraux partagent cette vision, mais s’en plaignent, car ils font partie de ce petit groupe lourdement taxé. Ils se considèrent injustement opprimés par les masses, alimentant ainsi nombre de sarcasmes parmi leurs opposants.

Je flaire ici un piège. Je me méfie de ces chiffres. Je crois plutôt que les coûts de l’État sont étendus à l’ensemble de la société, puis que la plus forte contribution des hauts revenus n’est rien de plus qu’une illusion comptable rassurante pour le peuple.

Actuellement, deux paradigmes se combattent sur la place publique : le libre-marché (le libéralisme) et le contrôle centralisé de la société par des foules politisées (le socialisme démocratique). Tant et aussi longtemps que les masses croient pouvoir forcer des élites à répondre à leurs besoins, le second mode d’organisation aura toujours la sympathie du public contre le premier. Pour un libéral, en douter plutôt qu’y croire importe donc considérablement. Comment faire ?

1- Comprendre comment les coûts de l’État ne sont pas statiques, mais dynamiques

Premièrement, en comprenant comment ce que nous sacrifions à l’État ne se mesure pas de façon simple et statique en regardant son rapport d’impôts, mais s’interprète plutôt comme une dynamique complexe qui demande une réflexion.

À l’origine, le luxe motive des gens à développer et à mettre en pratique des compétences rares fortement en demande. Lorsqu’ils ont à remettre une partie de leur paie au ministère du Revenu, nous supposons communément qu’ils se privent d’un bateau de plaisance ou d’une résidence secondaire pour financer la santé ou l’éducation de monsieur et madame tout le monde.

Cependant, l’histoire est incomplète. Ils ne sont pas obligés de remettre en cause leur mode de vie. Ils peuvent charger plus cher leurs clients ou moins cher leurs subordonnés. Un médecin qui chargerait 200.000 $ par an dans une situation hypothétique de libre-marché peut très bien hausser son prix à 300.000 $ lorsqu’un regroupement d’activistes sociaux lui exige une taxe de 100.000 $. C’est d’ailleurs prévisible parce que sa motivation ne lui vient pas du salaire avant impôt, mais du désir de vivre luxueusement. C’est la condition « sine qua non » qu’il nous exige pour faire ce qu’il fait plutôt qu’autre chose.

Dans ce cas, le portrait fiscal qui se dégage de cette situation est trompeur, car c’est l’ensemble des personnes impliquées dans le travail du médecin (travailleurs et clients) qui en paie le prix, puis ce dernier ne fait qu’apposer sa signature sur le chèque final.

Cet exemple, qui est une simplification, illustre comment les coûts sont dynamiques plutôt que statiques. Imposer un fardeau à X à un temps t1 entraîne des conséquences sur ce que A, B et C paieront (ou dont ils se priveront) à un temps t2. L’illusion comptable est créée en isolant t1, puis en en faisant une description complète de la réalité, occultant ce qui passe en t2 et pourquoi.

Le 10% des plus fortunés peut contribuer à 50% des revenus de l’État au moment de l’impôt, mais en transférer le fardeau au reste de la population à un autre moment. Cette supposition mérite d’être étudiée empiriquement, mais il faut d’abord en avoir l’intuition.

2- Comprendre comment les bénéfices de l’État sont régressifs

Deuxièmement, la vision selon laquelle les plus fortunés assument la plus grosse part du fardeau présuppose qu’ils n’en sont pas, par ailleurs, les principaux bénéficiaires. « L’État sert tout le monde également, mais tous y contribue selon leur revenu. »

Or, c’est souvent faux. L’éducation publique permet aux plus talentueux, aux plus rusés et aux plus disciplinés en classe de faire certifier leur compétence aux frais des autres. La stimulation monétaire par l’État permet aux personnes à haut revenu d’accéder plus facilement à des prêts. La police et les tribunaux sur-criminalisent les comportements des groupes précaires (trafics de drogues, prostitution, vagabondage, troubles à la paix) à la demande des milieux plus bourgeois. Les subventions des arts permettent à une élite d’accéder gratuitement à la culture. La législation des marchés favorise les cartels organisés au détriment des candidats plus pauvres désireux d’entrer en compétition avec eux. Les syndicats, puis les lois qui les protègent se portent à la défense d’une élite de travailleurs au détriment de leur compétiteur potentiel, de leur consommateur ou tout simplement d’individus ordinaires cherchant à vivre de leur épargne en investissant dans des titres de propriétés.

Même les programmes qui visent les plus démunis favorisent une élite par la bande. Pour l’illustrer, analysons-les comme une assurance (une mutualisation des risques) contre la détresse. Comme client pauvre, nous préférons vraisemblablement une faible couverture qui, en cas de bévue, nous garantisse juste un toit, de la sécurité, un peu d’écoute et de la nourriture le temps de nous remettre sur pied. Comme vendeurs, nous voulons offrir une plus vaste gamme de produits allant d’un suivi psychologique continu, à des médicaments sur l’humeur, à un programme d’encadrement thérapeutique chronique, à des cours sur la réalisation de soi, à une protection juridique 5 étoiles et ainsi de suite. Or, en passant par l’intermédiaire d’une facture collective indolore, les « vendeurs d’aides » finissent par offrir à leurs assurés plus que ceux-ci en demandent, le tout moyennant un salaire enviable garanti à vie.

Bien sûr, l’État verse directement de l’argent à des chômeurs chroniques. Cependant, il hausse aussi considérablement le coût de leur travail pour un employeur, en en réduisant ainsi l’offre. Les mêmes qui détruisent ainsi les opportunités des désœuvrés se glorifient l’instant d’après de leur lancer des miettes de pain.

Finalement, l’assurance santé vise en apparence tout le monde. Cependant, il nous faudrait comparer les coûts d’une administration politique par rapport à une situation de libre-marché (les États-Unis n’en constituant pas une) pour déterminer si nous avons vraiment ici un cas d’intervention « progressiste ». Si nos soins nous coûtent plus cher en taxes et en fardeaux indirects qu’en présence d’une plus grande responsabilité économique individuelle, alors cette mesure profite surtout à du personnel médical ou à leurs fournisseurs, qui haussent ainsi artificiellement leur prix en dissimulant la facture aux clients. L’exemple de Singapour semble montrer que c’est le cas.

3- Ne pas compter les impôts d’une personne qui doit sa situation envieuse à l’État

Troisièmement, les statistiques sur la contribution fiscale des 1%, 10% ou 25% les plus fortunés ne font aucune différence entre une personne qui est rémunérée par l’État ou qui jouit d’un monopole légal plutôt que d’être payée par des consommateurs libres de conserver ou non cet argent ou de se chercher mieux offrants. Pourtant, la différence est cruciale. En l’absence d’un accord mutuel, transparent et pacifique venant de clients dans un cadre compétitif, celui qui gagne une fortune ne peut pas prétendre « contribuer » à quelque chose. Les chances sont élevées qu’il consomme les impôts et les taxes de gens sans leur fournir en échange un service que ceux-ci estiment valoir cette peine. Dans ce cas, il ne paie pas, mais coûte à la société. Jusqu’à preuve du contraire, rien ne nous dit qu’un médecin, un ingénieur, un juge ou un avocat qui reçoit son salaire via un contrôle politique gagnerait autant si le reste des gens les choisissaient plutôt via des mécanismes de marché, puis que la formation pour entrer en compétition avec eux était offerte en vente libre.

Cette remarque se veut neutre quant à l’intégrité morale de ces personnes. Elles peuvent fournir un effort considérable et le faire sous la conviction sincère de servir leur communauté à la hauteur de leur revenu. Ce ne sont pas elles qui sont à blâmer, mais c’est la situation à l’intérieur de laquelle elles prospèrent et se racontent de telles choses. Objectivement, elles peuvent se tromper sur la valeur de leur contribution. Le seul moyen de le savoir consiste à exposer leurs prétentions à la liberté et à la responsabilité économique d’autrui.

Donc…

Qui paie pour l’État ? Difficile à dire. Pour le savoir, il faudrait comparer notre situation avec le scénario hypothétique d’une société de libre-marché, puis examiner comment chacun d’entre nous y perdrait ou y gagnerait au change, et de combien. Les statistiques sur la fiscalité ne nous informent pas de cela. Mon intuition est qu’à peu près tout le monde en souffre sous forme d’impôts, de taxes, d’inflation ou de réduction d’opportunités. Quant à ceux qui jouissent de ce système de pouvoirs, ils trouveraient probablement une manière plus « sociale » de le faire dans un système de libertés.