Amazon et la rémunération des auteurs à la page lue

Emballage Amazon (Crédits : Nic Taylor, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Pour certains auteurs établis, la rémunération à la page lue serait une mauvaise nouvelle.

Par Mathieu Bédard.
Un article de l’Institut Économique de Montréal

Emballage Amazon (Crédits Nic Taylor licence CC-BY-NC-ND 2.0)
Emballage Amazon (Crédits : Nic Taylor, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

 

Le mois dernier, Amazon a annoncé aux auteurs de livres auto-édités qu’ils seraient maintenant rémunérés selon le nombre de pages qui étaient effectivement lues. L’autoédition est cette possibilité offerte aux auteurs par Amazon et quelques autres vendeurs de livres électroniques de court-circuiter le parcours traditionnel de la maison d’édition et de publier leurs livres directement sur leur plateforme. Les auteurs peuvent alors aller plus directement à la rencontre de leur lectorat, sans essuyer de refus ou de délais chez les éditeurs.

Jusqu’à maintenant, ces auteurs avaient été payés selon le nombre de livres vendus. Un chroniqueur culturel voit dans ce changement un « hyperpragmatisme du présent, dans la dictature très contemporaine du rendement mesuré, dans la quantification de l’être à grand coup de code binaire ». Selon lui, avec un tel système, les « Putain de Nelly Arcan, Guerre et Paix de Tolstoï, À la recherche du temps perdu de Proust, Germinal de Zola ou L’Aveuglement de José Saramago » n’auraient jamais vu le jour.

Pour certains auteurs établis, la rémunération à la page lue serait bien entendu une mauvaise nouvelle. Pensez par exemple au livre de l’économiste Thomas Piketty sur les inégalités. Le mathématicien Jordan Ellenberg s’était amusé à créer un index des livres qui sont achetés, mais peu lus par leurs acquéreurs, en se basant sur les passages les plus surlignés dans le système de livres électroniques d’Amazon. Bien entendu, cet exercice n’est pas d’une rigueur vraiment scientifique. Mais il ressortait tout de même que les lecteurs du livre de Piketty, trois mois après sa sortie, s’étaient en moyenne arrêtés de le lire après seulement 2,4% des pages du livre.

Avec un système de rémunération à la page lue, comme Amazon va dorénavant le pratiquer avec ses auteurs auto-édités, Thomas Piketty aurait effectivement été victime de « l’hyperpragmatisme du présent ».

Mais Thomas Piketty n’est pas auto-édité. Son livre est publié par un éditeur et ne sera donc pas soumis à cette nouvelle rémunération. Tout comme les chefs-d’œuvre mentionnés ci-dessus. Ils n’auraient pas été affectés par cette nouvelle règle d’Amazon parce que les chefs-d’œuvre trouvent habituellement un éditeur. Tolstoï, Proust, Zola et les autres ne se sont pas auto-édités. Il existe plusieurs canaux pour la publication des livres, et ils ne sont par conséquent pas tous soumis au même mode de rémunération.

Cet épisode illustre bien la diversité du marché : chez Amazon, les auto-édités seront rémunérés à la page lue et ailleurs, ils seront rémunérés autrement. Les grands auteurs seront chez certains payés avant l’écriture par l’éditeur, d’autres au moment de la livraison de leur manuscrit, d’autres uniquement après que leurs livres aient été achetés. Et les auteurs d’essais seront généralement rémunérés indépendamment du nombre de pages lues, comme Piketty.

Fort heureusement, on a échappé au prix unique du livre, et différents distributeurs et éditeurs peuvent fixer les prix et la rémunération des auteurs de façon indépendante.

Il faut donc relativiser l’importance de cette annonce. S’il est vrai que certains auteurs sont peu lus et pourraient être désavantagés par cette mesure, en revanche ce n’est qu’un des canaux possibles pour la publication d’un livre. La littérature a encore de beaux jours devant elle.


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