Il y a 600 ans… l’étrange révolution hussite

Jan Hus memorial credits Troy david Johnston (CC BY-NC 2.0)

Il y a 600 ans, la révolution hussite préfigurait le communisme.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Jan Hus memorial credits Troy david Johnston (CC BY-NC 2.0)
Jan Hus memorial credits Troy david Johnston (CC BY-NC 2.0)

Le 2 septembre 1415, la protestatio Bohemorum, déclaration de 452 chevaliers et nobles de Bohème réagissant à l’exécution du réformateur religieux Jean Hus sur l’ordre du Concile de Constance, marquait le début de ce qui va devenir la révolution hussite.

Avec les hussites, selon Martin Malia, pour la première fois l’hérésie religieuse se transforme en soulèvement politique et social. Serait-ce une révolution comme on l’écrit parfois ? Peut-être, mais une révolution dont les acteurs n’ont pas conscience. Leur vocabulaire est religieux, s’inscrivant dans la « tradition » des hérésies précédentes. C’est au XIXe siècle que les hussites sont redécouverts d’une part, par le nationalisme tchèque qui l’interprète comme une résistance contre les Allemands, et d’autre part du côté des socialistes tel le Français Louis Blanc. Mais c’est surtout le régime communiste tchécoslovaque, lors de la Guerre Froide, qui transforme le radicalisme hussite en préfiguration du communisme.

Le mouvement hussite dura 20 ans, de l’excommunication de son fondateur en 1412 à la défaite des taborites, les radicaux du mouvement, en 1436. La phase la plus ouvertement révolutionnaire culmine entre 1419 et 1424.

La Bohême, où éclate cette curieuse expérience, est la région la plus avancée d’Europe centrale à la fin du Moyen Âge. L’empereur et roi de Bohême Charles IV avait contribué à faire de Prague la « Paris de l’Est » en élevant son évêque au rang d’archevêque en 1344 et surtout en fondant l’Université de Prague en 1348. Mais l’Église, choyée par le pouvoir, est devenue trop riche et trop attachée aux biens de ce monde. Jean Hus est un prédicateur qui dénonce la mondanité des ecclésiastiques avec le soutien, dans un premier temps, du roi Wenceslas. Hus se fait élire recteur de l’université et critique la vente des Indulgences. Abandonné par le roi, il se rapproche des grandes familles nobles.

En 1414, l’empereur Sigismond, frère du roi Wenceslas, convoque un concile à Constance pour la réforme de l’Église, à une époque où le pouvoir pontifical est ébranlé par le Grand Schisme et fortement critiqué1. Hus a obtenu un sauf-conduit impérial pour se justifier. Mais loin de convaincre le Concile et le rallier à ses thèses, il est arrêté et brûlé vif. Cette exécution d’un homme, considéré en Bohème comme un « homme de bien juste et fidèle », provoque une immense indignation.

Début septembre 1415, la noblesse tchèque constitue une ligue nationale pour la défense de la réforme selon les idées de Hus, notamment la participation des fidèles à l’eucharistie sous les deux espèces, le pain et le vin. Abolir le privilège ecclésiastique est une façon de démocratiser l’Église tout en revenant à la tradition. Les Hussites sont donc appelés les partisans du Calice, les calixtins.

Le 30 juillet 1419 le mouvement devient vraiment révolutionnaire. Un prédicateur millénariste, Jan Želivský, entraine les artisans praguois à défenestrer les patriciens allemands. Dans une ambiance de fin du monde, Želivský désigne Sigismond comme l’Antéchrist. Une vague d’iconoclasme se répand dans Prague et les alentours : les images sont brisées et les monastères pillés.

Sous l’effet du choc provoqué par les événements, le roi Wenceslas meurt, frappé d’apoplexie : la couronne de Bohème revient à son frère, l’empereur Sigismond, l’ennemi acharné des Hussites. Dans les campagnes, les ravages de la Peste noire, qui est revenue en 1414, contribuent à troubler les esprits : pour les paysans, l’épidémie manifeste la trahison de l’Église. Les nouveaux croyants entrent en procession dans Prague à la mi-septembre 1419 : nobles et universitaires décident de s’appuyer sur ce raz-de-marée plébéien pour mieux défendre la vraie foi.

La fin du monde n’ayant pas eu lieu en février 1420, les millénaristes rasent la ville de Sezimovo Usti et décident de construire un « Tabor » (un camp en tchèque) sur une colline voisine : une communauté parfaite de frères et sœurs égaux. Si le mot « tabor » peut renvoyer au « camp » édifié à proximité de la ville détruite, il fait aussi référence au Mont Tabor. Plusieurs fois cité dans la Bible, le mont Tabor est associé à la Transfiguration : pendant quelques instants, Jésus a dévoilé sa nature divine à ses disciples.

L’Église est dépouillée de ses biens par ces radicaux puritains qui attirent à eux tout ce que l’Europe compte d’hérétiques : partisans de Wyclif, Frères de l’Esprit libre, Adamites. Mais très vite, le Tabor se transforme en confrérie militaro-religieuse dirigée par Jan Žižka, un hobereau âgé, fanatique dans sa foi et très compétent en matière militaire. Il met au point la tactique du wagenburg, utilisant les chariots des paysans comme des « chars de guerre » associés à une artillerie de campagne rudimentaire qui se montrent très efficaces contre la lourde cavalerie chevaleresque.

Le pape ayant proclamé la croisade, l’empereur Sigismond s’est lancé dans la reconquête de sa capitale et de sa couronne. Žižka et ses taborites réussissent à briser la croisade royale. Les Hussites sont désormais divisés en trois tendances : l’aile modérée avec les nobles et les clercs, l’aile extrémiste avec les taborites et au milieu les bourgeois praguois. Mais tous se voient comme le peuple élu. Les Quatre Articles de Prague résument leur foi : la « parole de Dieu » doit être prêchée « librement » même par les laïcs ; la communion sous les deux espèces doit être accordée « librement » ; l’Église doit être dépossédée de ses biens ; « tous les péchés mortels » et « autres désordres qui offensent la loi de Dieu seront […] interdits et punis ». La non-violence de Huss ayant échoué, les utraquistes (partisans des deux espèces) se découvrent révolutionnaires. En juin 1421, une diète annule le couronnement de Sigismond et élit un conseil de régence dans l’attente d’un prince étranger à qui offrir la couronne.

En 1424, la disparition de Žižka sur le champ de bataille met fin à la phase radicale. Ses soldats continueront néanmoins à piller les territoires conquis dans les années suivantes. L’échec des diverses croisades, incite par ailleurs, le concile de Bâle à tenter de s’entendre avec les Hussites. Aussi, les modérés et les Praguois vont-ils s’unir pour écraser les radicaux à la bataille de Lipany en 1434.

Les modérés peuvent, dès lors, négocier un compromis avec le concile : les Compacta (1436) accordent aux Hussites la communion sous les deux espèces.

À l’issue de cette révolution, l’Église a perdu une bonne partie de sa puissance et de ses biens, la monarchie est affaiblie et la diète réunit nobles, chevaliers et bourgeois, principaux bénéficiaires du nouvel ordre de chose. En revanche, les paysans, qui avaient été les fantassins de la révolution, se voient imposer un nouveau servage au siècle suivant. La crise a également ruiné ce pays prospère qui redevient vers 1500 un État périphérique. Après 1620, la Bohême devait être re-catholicisée et re-germanisée par les Habsbourg. La révolution hussite, plus tard, se transformera en mythe fondateur de l’identité tchèque.

Martin Malia, pour sa part, voit dans ce mouvement la première manifestation du scénario des révolutions européennes ultérieures.

C’est un mouvement qui concerne toutes les couches de la société qui vont entrer très rapidement en jeu. La société va se polariser entre deux camps : la peur conservatrice d’un côté ; l’espérance radicale de l’autre. La guerre interne est vue comme un combat qui ne peut prendre fin qu’avec la victoire totale d’un parti et l’anéantissement de l’autre. Les partisans du radicalisme sont les plus motivés mais ils effraient leurs alliés pragmatiques. La victoire brise la coalition. La révolution passe donc par les phases classiques : modération, extrémisme, retour à la modération.

Mais pour qu’il y ait révolution, la protestation idéologique et sociale doit prendre une dimension politique dans le cadre d’un État doté d’une grande capitale cosmopolite. Ensuite, les changements durables se produisent durant la première phase. Si la révolution hussite est arrivée à son terme c’est grâce à l’alliance entre classes supérieures et classes inférieures contre un ennemi commun, le pape et l’empereur. La fièvre a perduré car la religion avait fait de la politique une question de salut ou de damnation.

Si la force destructive de l’élan millénariste est nécessaire à la percée révolutionnaire, un repli « thermidorien » est tout aussi nécessaire pour préserver les résultats concrets obtenus.

Mais que se passe-t-il quand il n’y a pas de Thermidor mais un Tabor permanent ? Eh bien cela donne la révolution d’Octobre 1917…Telle est la conclusion de Martin Malia.

  1. Entre 1378 et 1417, le monde catholicité connait deux papes, l’un à Rome et l’autre à Avignon, l’un soutenu par le le roi d’Angleterre et l’autre par le roi de France. C’est le grand schisme d’Occident.
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