Les Russes, nos voisins européens

Sakhaline, wikipedia

Sous le vernis slavophile, les aspirations restent européennes.

Par Guy Sorman

Sakhaline, wikipedia
Sakhaline, wikipedia

 

Récemment, je me trouvais dans l’Île de Sakhaline à l’extrême orient de la Russie. Nous sommes là aux confins de l’Empire tel qu’il s’est constitué au dix-neuvième siècle à la manière des États-Unis. Les Américains marchèrent vers l’Ouest, tandis que les Russes avançaient vers l’Est. Une symétrie qui fut observée en son temps par Alexis de Tocqueville : il en conclut, vers 1850, que ces deux Empires continentaux domineraient le monde. Ce qui fut vrai de 1945 à 1990, mais pas au-delà. Les Russes, semble-t-il, traitèrent les « tribus » locales de Sibérie moins brutalement que les Indiens d’Amérique ne le furent par les colons américains.

Parvenu jusqu’à Sakhaline, au nord du Japon, on se demande ce qui définit la Russie : serait-ce sa géographie ? Mais celle-ci englobe deux continents, l’Europe et l’Asie. Je posai la question à un groupe d’ingénieurs attirés en ces lieux retirés par les salaires élevés auxquels pourvoient les compagnies locales d’exploitation pétrolière. Ils furent unanimes à déclarer que Sakhaline « c’était bien », avec des conditions de vie plaisantes, mais que c’était « loin de chez eux ». Chez eux ? En Europe, devaient-ils préciser… Tous excluaient de finir leur existence dans cette île lointaine et pire encore d’y être inhumés. Contrairement aux Américains qui aux États-Unis se sentent partout chez eux, les Russes furent toujours des colons réticents, poussés vers l’Asie de force, par la relégation, le goulag ou par des raisons économiques. Où qu’ils se trouvent sur le continent eurasiatique, les Russes se perçoivent comme des Européens. Toute l’histoire de la Russie pourrait ainsi se résumer en un écartèlement entre l’Europe et l’ailleurs.

Quand Pierre le Grand fonde Saint-Petersbourg en 1703, en faisant appel à des architectes italiens, il démontre par là que la Russie sera une puissance européenne. Mais, dans le même temps, l’Empire va s’étendre vers le Sud, jusqu’aux portes de l’Inde et l’Est, aux limites de la Chine. Cet écartèlement géographique est également idéologique et spirituel. L’Église orthodoxe russe se perçoit telle une Troisième Rome, ni en Europe, ni en Asie, mais ailleurs et au-dessus. Au dix-neuvième siècle, le temps de l’invention des nations, les intellectuels dits slavophiles situent, eux aussi, la Russie dans un ailleurs quasi ethnique et métaphysique : selon Fiodor Dostoïevski, qui passait tout de même ses étés à Baden-Baden et pas sur les plages de Crimée, la Russie est une nation christique destinée à sauver le monde : rien de moins.

Quant à la révolution communiste, elle a beau être d’inspiration allemande, toutes ses manifestations publiques comme son idéologie renvoient à la slavophilie et à l’orthodoxie : Lénine fut embaumé comme l’étaient les Saints orthodoxes. Mais dans sa forme orthodoxe ou communiste et aujourd’hui poutinienne, on observe que la slavophilie est imposée au peuple, d’en haut, par les autorités politiques ou religieuses. Le peuple russe, lui, aspire à vivre normalement, comme des Européens, ainsi que cela se révéla au temps de la Perestroïka, grâce à Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine, tous deux Européens convaincus.

Il fut un temps, avant le régime de Vladimir Poutine où il était sérieusement question dans l’Union européenne, comme en Russie, que celle-ci un jour prochain deviendrait membre de l’Union européenne, adoptant ses normes et sa vision pacifiée du monde. Poutine, slavophile, tire son pays dans l’autre sens. Il ne négligea pas de s’allier avec l’Église orthodoxe : on doute que ce soit par piété. Ce qu’en pense le peuple russe ? Ce n’est pas clair, tant les élections sont obscures et les médias sous contrôle. Disons que les Russes s’accommodent des fantasmes de leur Président aussi longtemps que la redistribution de la rente pétrolière permet de payer des salaires et des retraites décents. Mais voici que la rente s’étiole, ce qui naturellement, chez un homme de pouvoir, comme Poutine, incite à la surenchère nationaliste : plus la Russie s’appauvrira, plus cet homme-là deviendra dangereux. La création sous nos yeux d’une base militaire russe en Syrie en témoigne. Elle n’est pas sans rappeler les tentatives de Khrouchtchev, en 1962, de loger à Cuba des fusées à tête nucléaire : dans les deux cas, les dirigeants russes pensaient avoir à faire avec un Président américain faible, John Kennedy puis Barack Obama. Kennedy réagit, Obama on ne sait pas.

Au total, il ne faut pas confondre les Russes avec Poutine : Poutine partira, le peuple restera, avec ses aspirations européennes sous ce mince vernis slavophile. Mes interlocuteurs de Sakhaline ont beau se trouver à huit mille kilomètres des frontières actuelles de l’Union européenne, ce sont tout de même nos voisins immédiats et leurs aspirations sont les nôtres : pour une relation normale dans un monde normal.

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