De l’usage de l’argent

Qui veut acheter ... mout1234(CC BY-NC-ND 2.0)

Comment le contrôle de l’argent a dégénéré : de l’État-providence à la société de privilèges.

Par Emmanuel Brunet Bommert

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Qui veut acheter … mout1234(CC BY-NC-ND 2.0)

Parmi tous les outils nécessaires à la société dans son fonctionnement quotidien, l’autorité politique s’attache à l’obtention de l’un d’entre eux, dont l’immense potentiel retient tout particulièrement son attention. Cet instrument, c’est la monnaie. Que ce soit dans son émission, son stockage comme de ses différents vecteurs, un tel contrôle est si inévitable au pouvoir gouvernemental, qu’il lui en a décerné le titre de fonction régalienne. La grande dégénérescence, qui conduit de l’État-providence à la société de privilèges, est intimement lié à son fonctionnement.

L’organisme que nous appelons « société » n’est pas foncièrement différent de ce que nous sommes en tant qu’individus. Sans être vivante ou même douée d’esprit, elle est toutefois composée de cellules, d’organes et de systèmes experts qui assurent ses fonctions essentielles et la maintiennent en cohésion. Elle peut être blessée, voir détruite. Elle n’est pas une machine puisque incréé par l’esprit, elle s’est formée spontanément, mais n’en est pas pour autant une condition nécessaire à l’existence humaine. Sa durabilité n’est pas fixe et peut potentiellement s’étendre vers l’éternité : c’est là une différence essentielle par rapport aux individus qui la composent.

La cité tend à se complexifier, à mesure que les échanges entre les citoyens se font plus vastes et vivaces. C’est dans ce contexte d’accroissement, donc de complication des réseaux sociaux, qu’émerge la nécessité d’une monnaie d’échange, afin que les relations commerciales soient simplifiées. La monnaie est une force fondamentale de la société et donc de grande valeur pour une force politique. Elle permet d’avoir un impact sur l’ensemble des organes civils, de par sa capacité à y imprimer nombre de variables : le contrôle de la monnaie conduit à une domination profonde sur l’ensemble de la société, sans avoir besoin de soumettre chaque membre individuellement.

Ce pouvoir est d’autant plus utile qu’une large population ne peut se passer de l’usage d’une monnaie, sans quoi la majorité des accords s’avèreraient impossibles, le troc étant trop limité dans son amplitude. Par exemple, l’on parviendrait difficilement à échanger des pièces de voiture contre des livres et encore moins contre des services médicaux, surtout si aucune des deux parties n’est intéressée. Un tel système commercial oblige tous les producteurs à prospecter perpétuellement de nouveaux clients, pour les divers biens dont ils ont besoin au quotidien, en échange de ceux qu’ils sont en mesure de fournir. Sans vecteur d’échange viable, tous nos emplois seraient appelés à disparaitre, pour ne laisser de place qu’à quelques très rares métiers fondamentaux, entravant du même coup la division du travail et donc, en conséquence, la prospérité commune.

La vie quotidienne serait rendue d’autant plus ardue qu’il ne se fait personne pour rechercher à chaque instant les mêmes choses : les pénuries varient selon les évènements ou les conditions environnementales. Si certains membres d’une cité ne peuvent agir en commerçants, se rendant alors aux marchés pour prospecter les demandes, ils se retrouveront sous l’autorité d’un intermédiaire : le marchand. En tant que professionnel de l’échange, libre à lui d’imposer un prix aux choses, qu’il lui plaira de choisir selon son intérêt : c’est son jugement qui sert alors d’étalon de mesure à la valeur.

Si le problème n’est pas importun dans une petite société de quelques centaines d’âmes, les plus grandes rendent telle opération si laborieuse qu’elle en oblitère la plupart des services complexes. La faute en incombe à l’impossibilité de consacrer autant de temps aux échanges qu’au travail productif, qui nécessite une spécialisation. Le passage de la société agricole à la société commerciale implique l’usage d’une monnaie d’échange, sans quoi les activités humaines de haute technicité ne peuvent émerger autrement que par le biais de l’esclavage. En effet, si l’échange est interdit au travailleur, il est bien plus aisé de le spécialiser de force.

La monnaie nous sert à mesurer les coûts des biens et services. Elle se place en intermédiaire objectif, remplaçant en cela l’opinion biaisée du marchand, puisque détachée de son intérêt. Elle-même n’a pas de sens intrinsèque, mais reflète l’importance de la totalité de ce que notre espèce considère utile ou désirable. Si elle fut par le passé représentée préférentiellement par de l’or, c’est seulement parce qu’une majorité de gens l’estimèrent digne de confiance, en tant qu’intermédiaire tangible à cette fin. Au même titre que l’unité de mesure abstraite qu’est le mètre fut longtemps représenté par un modèle en platine, plus concret. La monnaie n’est finalement rien de plus qu’une échelle de mesure de cette chose subjective qu’est la valeur donnée aux objets par des gens. Son impartialité par rapport à l’intérêt personnel autorise l’émergence d’une plus vaste société.

Un gouvernement n’est finalement rien de plus qu’un service et sa portée, en tant que tel, dépend pour très large mesure de celle de l’argent et s’il est soudainement assujetti au privilège, c’est l’ensemble de la richesse produite par l’humanité qui suivra en conséquence. La possibilité de contrôler toutes les valeurs monétisées motive une telle mise sous tutelle et, pour que cette autorité soit complète, le pouvoir doit imposer diverses limitations : borner l’étalonnage à quelques biens spécifiques dont l’accès est strictement contrôlé, par exemple. Ce peut être aussi bien une matière telle que l’or, une émotion telle que la confiance ou une attitude telle que l’obéissance aux lois.

L’information qu’est la monnaie n’est ni bonne ni mauvaise, en elle-même. Pourtant, cette perversion va changer radicalement l’économie : ainsi transformé, l’argent reflètera toutes les valeurs dont le pouvoir voudra bien le rendre porteur, déterminant en conséquence ce qui sera délétère ou bénéfique à la société, indépendamment de la volonté de ses membres. Un tel facteur offre une emprise sur la vie sociale que rien, en dehors peut-être du langage lui-même, ne peut égaler. En modifiant ainsi le « poids » de la monnaie selon sa convenance, le pouvoir peut influencer sa nature, afin de lui faire servir son intérêt, s’octroyant toute son objectivité et la vidant de sa substance.

Après quoi, il ne reste plus qu’à changer ce que la monnaie permet d’obtenir pour que l’empire soit total. Dans une société saine, les échanges ne peuvent dépasser certaines limitations, dont celle du droit en particulier. Qu’importe les ressources dont on dispose et quelle puissance nous imaginons acquérir grâce à elles, payer un tiers pour commettre un crime à notre place fait toujours de nous un criminel. Une immense fortune ne peut rendre légitime ce qui ne l’est pas : il est impossible de justifier un méfait par son intermédiaire et de donner par là une valeur au crime.

Ce n’est pas au numéraire que l’on doit aux forfaits de s’accomplir, mais à cet accord malhonnête entre deux personnes à l’encontre d’une tierce partie, lésée dans son droit. Si la monnaie sert à la transaction, elle en partage aussi les limitations : nous ne pouvons échanger que ce dont on dispose, contre ce que quelqu’un d’autre possède. Tout l’argent de l’univers ne pourrait acheter la guérison, s’il n’y plus aucun médecin dans le monde. La monnaie est forte de toutes les fonctions du commerce et s’établit donc sur le consentement.

En conséquence, plus qu’une simple information sur la valeur, l’argent est aussi un bon indicateur du degré de confiance et de consentement d’une société civile. Il peut servir à acquérir des services malhonnêtes, tel que faire commettre une agression ou un homicide. Pourtant, que des moyens financiers aient servis d’intermédiaire n’a aucun impact sur la nature même de la monnaie, au même titre qu’un couteau utilisé pour commettre un meurtre ne transformera l’ensemble des outils tranchants en complices aux exactions commises. C’est le fait de proposer un tel service, même gratuitement, qui est condamnable et non pas le moyen utilisé à cette fin.

Tout ceci n’est plus vrai dans le cas d’une devise corrompue : l’argent, contrôlé par le pouvoir, n’est plus une information qui détermine une valeur, mais au contraire l’indicateur d’une certaine quantité de privilèges. La monnaie autorisant la transaction de l’octroi, elle en fait un bien échangeable, le justifiant du même coup. La plupart des corporations naissant justement de cette dégénérescence, elles amènent dans leur sillage un nouveau système économique, dont les principes n’ont plus rien à voir avec ceux d’une société saine.

La pression ne peut aller qu’en s’accentuant, jusqu’à atteindre ce moment fatidique où la monnaie ne considèrera plus du tout la valeur, mais l’ensemble des privilèges permettant d’y accéder. Car si l’argent n’est plus, ce sont donc les autorisations et les tickets de rationnement qui viendront le remplacer. Le pouvoir de l’autorité est total, puisqu’il s’étend à présent sur chaque activité humaine, chaque aspect de la vie sociale. Si le citoyen ne peut plus rien décider par lui-même, on dit alors que la société s’est faite totalitaire.

Or, si la monnaie change, c’est qu’il en ira naturellement de même de toutes les entreprises productives, mutation qui conduit à l’émergence de corporations plus diversifiées, dont l’activité peut désormais s’étendre légalement à la vente, l’achat et la location des divers privilèges. L’argent ayant acquis un nouvel intérêt, il peut apparaitre tout à fait lucratif aux plus favorisés de vendre les faveurs à leurs yeux les moins utiles, en échange d’une rétribution, s’autorisant par ce fait d’en acquérir d’autres. Alors qu’à l’inverse, c’est une nécessité pour la multitude que d’en acheter ou d’en louer contre une rétribution, afin de se garantir le minimum d’autorité nécessaire à la survie quotidienne. Celui qui dispose d’une fortune considérable peut accéder par son usage à quantité d’octrois dont en particulier celui sur la propriété, simple distinction parmi tant d’autres.

Les populations continuent cependant de produire des biens et des services, au moins autant qu’ils le feraient dans une société de liberté. Mais là où l’analogie s’arrête, c’est que la loi interdit désormais de proposer de ces prestations à tout un chacun, pour les réserver à ceux qui ont acquis le privilège d’en recevoir. Les biens ne sont pas accessibles à tous, mais exclusivement à ceux qui ont reçu l’accréditation ou « permis » pour en disposer à leur guise alors qu’à l’inverse, seuls ceux qui ont acquis une autorisation ou « licence » auront droit d’en produire.

L’argent corrodé par l’autorité permet d’indexer la valeur du privilège et rend donc possible leur échange sur un marché. Dans un système corporatiste, ce petit monde cloisonné n’est donc plus entièrement géré par la seule autorité centrale du gouvernement. La société en viendra inévitablement à se fragmenter entre les groupes de ceux « qui ont droit d’avoir » et ceux « qui n’ont pas droit d’avoir », admettant alors que les plus agressifs, c’est-à-dire ceux qui réussiront à obtenir des ressources pécuniaires par n’importe quel moyen, puissent acquérir des privilèges que le pouvoir n’aurait jamais concédé autrement.

L’argent, sans rendre les attributions plus disponibles qu’elles ne l’étaient jusque-là, représente tout de même un argument décisif à leur échange. Il permet à certains de troquer leur condition pour une autre, outrepassant par ce moyen la place qui leur est assignée par le pouvoir politique. C’est cette raison qui, avec quelques autres, forma cette idée dans l’esprit populaire d’une richesse impliquant nécessairement un statut privilégié, puisque la loi s’en fait garante, ceux l’ayant rédigée étant tout aussi corruptibles puisque impliqués dans tel commerce. En assurance de liberté et de paix, la loi s’est transformée en outil garantissant la libre circulation du privilège, en lieu et place des biens et services.

Ce n’est pas un hasard si les permis, passeports, visas, licences, diplômes et autres certifications sont devenues payantes. Ces documents pourtant difficilement dispensables ont leur propre tarif, qui ne correspond nullement à un éventuel coût de rédaction et d’enregistrement, mais bien au droit d’en disposer. L’entretien de telles certifications est toujours sujet à une taxe, face auquel le moindre refus de paiement conduit inévitablement à l’abrogation de l’attestation correspondante et donc au séquestre de ce qui s’y trouve rattaché. Par exemple, ne point s’acquitter de la taxe foncière mène à la saisie d’un bien immobilier et se soustraire aux taxes sur l’automobile amène à la confiscation du véhicule. Ces impôts sont autant de « loyers » qui nous autorisent à disposer du « privilège » d’user de chaque chose. Un achat se réduit ainsi, dans l’idée, à l’acquisition d’un fonds de commerce.

Ce sont ces privilèges dont les corporations sont les fournisseurs, rachetant petit à petit au pouvoir gouvernemental la capacité même d’émettre ou d’exécuter la sentence sur chaque opération. Au final ceux qui acquièrent quelques ressources peuvent, d’un moindre effort, traverser toutes les castes, voyageant souvent de la plus faible à la plus puissante au dépend de la société entière. C’est cette façon de s’élever qui, il n’y a pas si longtemps, fit l’exécrable réputation de la bourgeoisie dans les derniers temps de l’ancien régime. L’honnête association de gentilshommes, qu’elle fut indubitablement à l’origine accepta d’être absorbée par la vague, se réformant alors en une toute nouvelle forme d’aristocratie de privilèges, remplaçant celle de la noblesse.

Durant des millénaires, le contrôle auquel l’autorité pouvait prétendre sur la société fut limité par la distance. La faible vitesse à laquelle ses messagers pouvaient convoyer les directives en bornait l’impact sur la durée. L’influence du pouvoir sur les monnaies durait rarement plus de quelques mois et s’avérait limitée à des manipulations marginales, telles que son poids ou sa forme. C’est pourquoi les devises conservèrent en valeur et en confiance durant des millénaires, malgré l’assaut soutenu des royaumes et des principautés, demeurant utilisables dans les commerces et activités industrieuses malgré le privilège.

Mais lorsque rapidité en matière de communication des directives est passée de quelques semaines à quelques secondes, le contrôle auquel put prétendre le pouvoir sur la monnaie gagna grandement en puissance. Le transfert des devises, la correspondance des lois aux administrations et l’imposition des diverses normes devint plus rapide que l’ajustement naturel du marché : les puissances politiques acquirent ce contrôle sur les échanges et les valeurs qu’elles recherchaient depuis des millénaires.

L’invention du premier télégraphe est bien plus responsable de l’instabilité des marchés que ne l’est la manipulation du papier monnaie. Sans lui, un tel moyen de paiement ne pourrait maintenir sa valeur en tous ces lieux où le pouvoir est plus lointain, se trouvant donc bien incapable de garantir quoi que ce soit sans l’aide d’une valeur locale. L’économie de marchés nécessite un temps d’adaptation pour que l’esprit humain, dont elle est dépendante, ait entièrement assimilé les divers évènements. Si l’information sur la valeur se transmet plus vite que les choses sur lesquelles elle est censée s’appliquer, une distorsion est inévitable.

Il y a une concordance entre les premières récessions et la généralisation des moyens de communication entre les organismes bancaires et les puissances gouvernementales, tendance qui s’amplifie chaque fois qu’un système plus avancé est mis en place. La moindre nouvelle technique facilite la transmission d’une quantité plus importante d’informations simultanées, sur quantité de valeurs autant matérielles que théoriques. Les organismes bancaires furent les premiers, après les instituts de recherche, à s’équiper de la fibre optique et sont encore parmi les derniers à utiliser le Télex. Une banque est un musée des télécommunications, puisqu’elle se maintient par la maîtrise de l’information, notamment sur la valeur. C’est pourquoi elle cumule quantité d’outils, afin d’augmenter sa surveillance sur une masse de données toujours plus gigantesques, au point que l’on pourrait presque confondre l’institut financier et l’agence de renseignement.

Les établissements évoluent naturellement vers la cryptographie, non pas à seule fin de protéger leurs données, mais dans l’objectif d’augmenter la quantité des informations qui vont s’échanger dans leurs systèmes. Après un temps, une entente émerge entre l’autorité gouvernementale et la banque : les lois conçues pour ériger les privilèges doivent pouvoir s’insérer directement dans la procédure de leur propre échange, au moyen de divers outils financiers, sur un marché évoluant désormais à la vitesse de la lumière.

Un transfert si rapide que les richesses créées dans le monde à chaque instant ne peuvent plus contrebalancer la quantité des informations échangées à leur sujet : il finit par se faire plus de privilèges, donc de monnaie, qu’il n’y a de biens auxquels les appliquer. Ceux qui maîtrisent les rouages des organismes bancaires, ainsi que les normes sur lesquels sont construits les systèmes de télécommunication, peuvent en tirer une immense fortune : ils sortent du lot en tant que ce que l’on peut appeler des porteurs de clés.

Puisqu’il n’est pas possible de multiplier les choses, la masse monétaire s’accroîtra ou se réduira en conséquence de décisions arbitraires, motivées par les réclamations d’une population de plus en plus dépendante : c’est l’émergence des déformations quantitatives que sont l’inflation et la déflation. La transmission accélérée, par rapport à la lenteur d’adaptation de l’esprit humain, rendra d’autant plus commode le maintien d’un si insoutenable système sur la durée : une crise nait des décennies avant d’être assimilée comme telle par les divers acteurs de l’échange.

La société de privilège est instable du fait qu’elle repose sur la force, n’étant capable que de brutaux ajustements, or à chaque seconde des milliards d’autorisations s’échangent dans le monde, au point que l’on ne remarque plus l’inflation des directives. L’évolution du mécanisme est exponentielle, au point que sa seule limite éventuelle ne sera atteinte que lorsqu’il se fera un privilège, et donc une donnée monétaire associée, pour chaque particule de l’univers.