La santé connectée, encore en pleine révolution

Fitbit by Karlis Dambrans (CC BY 2.0)

Entre les gadgets et la télémédecine, la santé est désormais connectée.

Par Farid Gueham

Un article de Trop Libre.

Fitbit by Karlis Dambrans (CC BY 2.0)
Fitbit by Karlis Dambrans (CC BY 2.0)

 

Maîtriser son corps et sa santé du bout des doigts sur une tablette… Les applications médicales se multiplient sur les smartphones, les montres connectées et les bracelets. Elles comptent vos pas, prennent votre tension, vous mettent en garde contre le rhume et suivent même votre traitement contre l’acné. Apple a rapidement saisi l’ampleur du phénomène et le potentiel du nouveau marché de la santé connectée. Un engouement qui ne date pas d’hier, comme le montre le succès du site spécialisé français Doctissimo. Mais d’un point de vue strictement médical, que vaut ce tournant numérique de la santé ?

Plus qu’une tendance, les objets connectés, capteurs de notre santé, font partie du quotidien.

Banalisés les petits bracelets ou autres capteurs que l’on peut porter sur soi. Withings, une startup française, propose des accessoires dotés de capteurs et qui enregistrent, jour après jour, notre nombre de pas, notre rythme cardiaque, notre sommeil, sa durée et sa régularité. Les données connectées sont par la suite analysées, afin que l’application reliée puisse faire des préconisations pour un meilleur sommeil ou une meilleure marche. Le 19 juillet dernier, géant du secteur, la société américaine « Fitbit » entrait en bourse. Le groupe a connu une augmentation de la valeur de son action de près de 40% en très peu de temps. Une entreprise aujourd’hui valorisée de 8 milliards de dollars tout juste un mois après sa cotation.

Chiffres d’affaires record et croissance éclair : la santé connectée fait des émules.

La société « Fitbit » aurait réalisé un chiffre d’affaire de 745 millions de dollars en 2014 et devrait dépasser le milliard dès cette année. Ce marché colossal connait une croissance fulgurante. L’entreprise Xiaomi, l’équivalent chinois d’Apple, s’est engouffrée dans le secteur avec son bracelet connecté, le « Miband ». Très bon marché, l’objet représente déjà 24% des ventes mondiales, juste derrière Fitbit, 34,2%. À la traîne, le groupe Samsung tente de rattraper son retard. De son côté, Apple a mis en place depuis quelques années une application intégrée à l’Iphone, qui agrège les données de santé, du rythme cardiaque au groupe sanguin du propriétaire. Apple promet d’ailleurs d’enrichir les fonctionnalités de l’application avec des recommandations pour l’hydratation, des conseils pour aider les parents à concevoir des enfants pendant les moments les plus propices… Des propositions parfois jugées intrusives et qui font polémique. Mais si les applications se multiplient, sont-elles condamnées à rester des gadgets, ou seront-elles un jour de vrais outils au service de la médecine traditionnelle ? La majorité des applications « santé » proposées pour les smartphones s’adressent au grand public. Il en existe près de 100 000 dans le monde dont 800 en français. Mais d’autres applications sont destinées au seul corps médical. Elles peuvent concerner les bases de données médicamenteuses notamment.

Un phénomène qui ne date pas d’hier : pour les médecins, les applications sont un tiers, une interface entre le corps médical et les patients.

Nicolas Postel-Vinay, médecin et fondateur du site médical « automesure.com » porte sur le phénomène un regard pondéré. Pas de quoi s’affoler donc :

« Tout n’est pas nouveau dans les applications santé. Le fait d’avoir des appareils pour mesurer soi-même sa santé a débuté au 19ème siècle, pour entrer dans la médecine des particuliers au 20ème siècle. Les mères mesurent la température de leurs nourrissons depuis le début du 20ème siècle et le « Larousse médical » expliquait comment utiliser le thermomètre. Les tensiomètres sont aujourd’hui disponibles en grandes surfaces ; l’important, c’est de distinguer la médecine de la santé ». 

Une tendance plus hygiéniste que médicale donc, avec des recommandations qui relèvent davantage de l’éducation ou du soin que de la médecine. Pour Jean-Yves Nau, journaliste, docteur en médecine et responsable des pages Santé pour le Monde, l’engouement du public pour ses applications a naturellement encouragé l’appétit des entreprises.

« Il faut bien faire la part entre médecine et santé. Les informations des applications sont thérapeutiques. Au mieux, elles nous donnent quelques informations sur la façon dont notre corps, notre fonction respiratoire, cardiovasculaire ou digestive, fonctionnent ».

La prochaine étape ne sera donc plus la collecte de chiffres, mais l’analyse de l’évolution des éléments biologiques du corps, une prise de sang, la glycémie, en un mot, savoir ce qui se passe sous la peau. Cette étape supplémentaire permettra de différencier les applications des vrais outils de santé.

Très convoitée par les assureurs, la Data Santé devient même une variable importante de la tarification des contrats.

Selon Emmanuel Paquette, chroniqueur à l’Express, « nous avons dépassé le stade du gadget ». Des multinationales se mettent en relation avec des assureurs, dont le prix du contrat varie en fonction de la qualité de vie, de la pratique sportive… Le fabriquant d’objets connectés Withings s’est d’ailleurs associé avec Axa, pour le lancement d’une nouvelle assurance, proposant un rabais si vous êtes un bon marcheur, non fumeur, etc..  En Grande Bretagne,  l’assureur Vitality propose même des réductions à ses clients en contrepartie du partage et de l’exploitation de leurs données de santé. Un vrai sujet de politique publique : celui de la protection des données individuelles et de la modulation des primes en fonction de son taux… de cholestérol.

Et dans la jungle des applications santé, comment s’y retrouver ?

Les applications pullulent, allant de l’avis, à l’autodiagnostic, au traitement. Les dispositifs les plus audacieux proposeront de diagnostiquer et de traiter, le rhume, les conjonctivites, la constipation. Il existe même un calculateur de risque VIH, ou un testeur d’urine. Aux États-Unis, de nombreuses applications ont été interdites par la Federal Trade Commission, dont une, proposant la détection des mélanomes, jugée mensongère et dangereuse. Une chose est sûre, les applications ne rendent pas les utilisateurs plus anxieux qu’ils ne pouvaient l’être par le passé. Les encyclopédies médicales et les sites web ont un impact semblable à celui des applications selon les études du New England Journal of Medecine et le British Medical Journal. Mais les applications se limitent le plus souvent au domaine du sport et du « fitness ». En ce sens, elles œuvrent pour une meilleure hygiène de vie. En revanche, nous n’avons, pour l’heure, pas assez de recul pour évaluer l’impact psychique des applications sur leurs utilisateurs. Un sujet ouvert, radicalement transformé par la donnée connectée.

Et si le tournant numérique de la santé servait en priorité aux pays émergents ?

Dans les zones du monde les plus reculées, pas de gadgets, la médecine cible les situations prioritaires. La santé numérique pourrait y être une planche de salut. C’est l’avis du Docteur Devi Shetty, un des cardiologues les plus réputés. Lorsqu’il évoque le rôle du numérique dans la santé en Inde, il y voit un modèle révolutionnaire :

« Il y a 10 ans, nous avons travaillé avec l’ ISRO, l’Agence Indienne de Recherche Spatiale, pour mettre en place une chaîne de centres de télémédecine dans les régions les plus isolées de l’Inde, où il n’existe aucune unité de soins d’urgence ou de soins intensifs. Nous avons structuré notre système grâce à des connexions satellites ».

Depuis Bangalore, le médecin pouvait voir un patient, examiner son électrocardiogramme, fournir des conseils aux praticiens locaux pour la prise en charge des infarctus, des insuffisances cardiaques et des affections de long terme. Un dispositif qui permet de traiter plus de 53 000 patients. Aujourd’hui, la liaison satellite est remplacée par des consultations « skype ». Dans tous les cas, un médecin local est présent pour compléter le diagnostic. Le docteur Shetty donne ses instructions à un interne sur place et en l’espace de 7 à 10 minutes, ce dernier passe en revue les antécédents, les analyses médicales, biologiques, complétés par l’avis final du cardiologue.

La télémédecine ouvre donc la voie d’une véritable révolution numérique, en particulier pour les pays émergents : la transition du « quantified-self » à une véritable approche médicale. Mais en Europe, ou aux USA, la télémédecine peine encore à faire ses preuves, notamment à justifier le ratio coût-efficacité. Et ce rapport est complètement différent dans les pays émergents où la télémédecine ne vient pas heurter un système traditionnel. Cette nouvelle approche y comble un vide. Toutefois, ce que l’on peut attendre dans un futur proche, c’est que les applications du « quantified self » gagnent en précision et en efficacité, jusqu’à remplacer les instruments de télémédecine, en ouvrant la voie à une seconde étape cruciale dans la révolution numérique de la santé.

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