Bilan de 2015 : « La fin de l’Histoire » est encore loin !

Jophielsmiles-dead end(CC BY 2.0)

En est-on arrivé au point final de l’Histoire, de l’évolution idéologique de l’humanité ?

Par Nathalie MP

Jophielsmiles-dead end(CC BY 2.0)
Jophielsmiles-dead end(CC BY 2.0)

 

L’année 2015 tire à sa fin. Chez nous en France, elle avait commencé dans le drame soudain et irréparable d’un attentat islamiste meurtrier qui aurait dû nous mettre en alerte, et elle nous a pris à nouveau par surprise en s’achevant dans une tuerie islamiste plus terrible encore. On a furieusement envie de la voir enfin s’éteindre, pour démarrer quelque chose de moins funèbre, plus en phase avec l’idée qu’on se fait de la recherche du bonheur, même si l’on sait bien que l’impression qu’une page se tourne à jamais au moment où le calendrier change de numéro est parfaitement illusoire. Des bonnes résolutions personnelles appliquées à l’histoire des hommes…

Avant de passer à la suite, quelle qu’elle puisse être, il est de tradition, à pareille époque, de faire une rétrospective de l’année écoulée. Mon blog ayant démarré le 3 février, juste après les attentats de janvier, il constitue à ce jour un panorama plutôt nourri de l’ensemble des événements politiques et économiques qui m’ont intéressée en 2015 : Charlie et ses conséquences désastreuses sur la liberté, sauvetage de la Grèce et la question européenne, terrorisme islamiste de Daesh et la nouvelle question totalitaire, guerre en Syrie et en Irak et la question migratoire, omniprésence de la Russie de Poutine, politique intérieure française et l’éternelle question du chômage non résolue par les éternelles recettes de la dépense publique, élections intermédiaires et la question du Front national, politique extérieure française tournée vers l’Arabie saoudite, le Qatar et Cuba, la COP21 et la question climatique, puis “Vendredi 13” et son cortège de questions sur la sécurité publique et sur la place de l’Islam. Je ne reviens donc pas sur tout cela, d’autant que nos magazines préférés ne manqueront pas de le faire, avec le poids des mots et le choc des photos propres à égayer les longues soirées hivernales.

Mais dans sa globalité, l’année 2015 m’inspire deux remarques. D’abord, comme il est facile de revenir à la normalité balisée du quotidien, même après de grands bouleversements ! On pourrait croire que lorsqu’on se voit touché de près par la mort ou le danger, rien ne puisse plus être comme avant. On pourrait croire que l’on se sente désormais dans l’obligation de donner plus de sens et de hauteur à nos vies épargnées. Il n’en est rien, les petits soubresauts de notre vie politique de ces dernières semaines l’attestent, notre vie quotidienne l’atteste aussi. Cent trente personnes sont mortes, pas par accident, pas par erreur, pas par fatalité, mais parce que d’autres personnes dans le monde nous détestent au point de tuer parmi nous au hasard ; et nos hommes politiques continuent leurs petites querelles de cour de récréation comme si de rien n’était, et moi je continue d’aller chercher ma baguette tradition comme si de rien n’était. Cette résilience rapide n’est pas forcément entièrement négative. Elle montre aussi combien notre société, loin de se tasser dans une peur paralysante, est capable de surmonter les épreuves. On aimerait juste penser que collectivement ou personnellement, nous en sortons grandis, éclairés, plutôt que conformes : mes voeux pour 2016.

La seconde remarque, celle que j’aimerais développer ici, concerne cette idée, émise à plusieurs reprises depuis la Révolution française, de « La fin de l’Histoire »1. Et si 2015 m’inspire quelque chose en ce domaine, c’est bien que “La fin de l’Histoire” n’est pas pour cette année, ni probablement pour les nombreuses suivantes.

Dans un article publié à l’été 1989 par la revue conservatrice américaine The National Interest, Francis Fukuyama, titulaire (notamment) d’un Ph. D. en science politique de l’université de Harvard et fonctionnaire du département d’État américain (équivalent de nos Affaires étrangères), s’interroge à son tour sur la fin de l’Histoire. “The end of History ?”, tel est le titre de son article, qui arrive comme un énorme pavé dans les flots pessimistes de l’époque.

En effet, toute la littérature historico-politico-philosophique, alimentée par les chaos présumés du réchauffement climatique, de la prolifération nucléaire et de l’agitation en Europe de l’Est, tourne alors autour des notions de post-histoire, post-industrie, post-modernisme, post-culture et même post-nature, avec la déprimante idée qu’il est trop tard. “Clearly, it’s late in the day” peut-on lire sous la plume de journalistes du New Yorker. On est en pleine dépression “décliniste”. Avec l’année 2000 qui se profile, tout ceci prend des allures quasi mystiques de fin du monde.

Or le “Endism” (ou “Finisme” en français) de Fukuyama, malgré son côté “noir total” de fin de film, est tout au contraire un plaidoyer pour une vision apaisée du monde. Nous serions arrivés à un point de l’Histoire (le mur de Berlin allait symboliquement tomber quelques mois plus tard) où un consensus chèrement gagné s’est fait jour parmi les hommes : l’Ouest a gagné, la démocratie libérale a triomphé de tous les totalitarismes. C’est “La Fin de l’Histoire” entrevue par Fukuyama, qu’il caractérise ainsi :

“What we may be witnessing is (…) the end of history as such : that is, the end point of mankind’s ideological evolution and the universalization of Western liberal democracy as the final form of human government.
Nous assistons peut-être à la fin de l’Histoire : c’est-à-dire le point final de l’évolution idéologique de l’humanité, et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme ultime de gouvernement humain. (page 2)

Le fait est que quelque temps plus tard, l’URSS communiste ayant disparu sous le poids de ses propres échecs, Jean-François Revel publiait Le regain démocratique (1992), ouvrage dans lequel il recensait tout ce qui, depuis les années 1980, montrait l’amorce d’une expansion des démocraties dans le monde, avec ses composantes inséparables que sont le libéralisme économique, les libertés individuelles et les droits de l’homme. Ce mouvement vers la liberté existe bel et bien, et c’est à son compte et à lui seul que l’on peut imputer les formidables progrès observés ces quarante dernières années quant au recul de la pauvreté.

Enfin réunis au pied de l’asymptote libérale, nous serions donc dans le calme plat et sans surprise de la post-histoire éternelle, coulant des jours heureux mais légèrement ennuyeux, comme Fukuyama le craignait lui-même en conclusion de son article, à tel point qu’il imaginait que l’Histoire pourrait éventuellement redémarrer sous le coup de l’ennui :

Perhaps this very prospect of centuries of boredom at the end of history will serve to get history started once again.
Il est possible que cette perpective des siècles d’ennui qui nous attendent à la fin de l’Histoire serve à remettre l’Histoire en marche. (page 26)

Je ne sais si l’Histoire se remet en marche ou si, plus probablement, elle n’a jamais atteint sa fin, mais le fait est qu’on ne s’ennuie pas. Où est le consensus sur la supériorité des démocraties libérales ? Il reste extrêmement fragile dans le monde occidental, perpétuellement remis en cause par des tentatives plus ou moins rampantes de limitation des libertés. Une fois de plus, la France de 2015 est un bon exemple de ce mouvement, avec sa loi renseignement et son état d’urgence prolongé, et peut-être bientôt inscrit dans la Constitution.

Et hors du monde occidental, les attaques du 11 septembre 2001 perpétrées sur le sol américain par des terroristes islamistes d’Al-Qaïda, dont les attentats subséquents de Madrid en 2004, Londres en 2005 ou Paris en 2015 sont comme des répliques initiées par des groupes différents mais de même consensus islamiste totalitaire, ont bien montré ce qu’il fallait en penser. L’Occident, à commencer par son chef de file, les États-Unis, est le grand Satan. Il ne s’agit même pas de cohabiter avec lui, mais purement et simplement de le détruire.

Si le monde libre est venu à bout de deux totalitarismes au XXème siècle, et s’il a pu croire un moment qu’un répit consensuel s’installait, notre 2015 nous montre assez clairement combien il faut déchanter et combien nous aurons à faire preuve, encore une fois (et pourquoi pas deux ou même trois fois…) de “toute la détermination, de tout le courage, de toute l’audace et de toute l’imagination possibles” face à l’islamisme dans sa version Daesh ou dans toute autre version. De ce point de vue, “La fin de l’Histoire” est encore loin, très, très loin, à supposer que cette idée ait le moindre sens.

L’article de Francis Fukuyama, complété par un livre, connut un retentissement international considérable et fut abondamment discuté. En France, il fut repris par la revue Commentaire en novembre 1989. Une critique très importante vint de Harvard avec la publication par Samuel Huntington de son livre Le choc des civilisations (1996) dans lequel il tente de donner une nouvelle structure aux relations internationales après la chute du bloc communiste. Il voit se développer un monde dans lequel les oppositions ne sont plus bipolaires et d’ordre idéologique, mais multipolaires et d’ordre civilisationnel, de type culturel ou religieux. Il rejette l’idée d’une aspiration vers la civilisation universelle libérale.

Qui dit fin de l’Histoire dit aussi début, limite et sens de l’Histoire. Pour d’autres, il s’agit du cycle sans fin de l’éternel recommencement, les mêmes causes produisant de siècle en siècle les mêmes effets. Ce sont des façons, non pas de vivre l’Histoire, mais de l’étudier. Vouloir vivre l’Histoire en collant à un sens prédéterminé a justement débouché sur les deux grands totalitarismes du XXème siècle.

Pour l’individu qui se voit agir au jour le jour, l’Histoire est plutôt l’empilement puis la succession sans intention de l’ensemble de tous les micro-agissements de tous les hommes. Elle n’a pas de sens particulier et on ne peut que la constater a posteriori. Dans cette optique, l’histoire est un ordre spontané. “Les hommes font l’Histoire, mais ils ne savent pas quelle Histoire ils font” disait Raymond Aron (de mémoire). On peut y discerner des récurrences, car les hommes ont malgré tout des similitudes psychologiques, ils connaissent l’Histoire, celle qui a été étudiée, et ils ont amassé une certaine expérience, mais rien n’est vraiment écrit d’avance. Chaque nouvel homme qui nait sur terre entend mener lui-même sa recherche du bonheur et invalide l’idée qu’on serait arrivé au bout du chemin.

Même si je plaide sans relâche pour une société vraiment démocratique et libérale, je crains qu’il ne nous soit impossible de constater “La fin de l’Histoire” de notre vivant. Quand je dis vivant, je ne signifie pas “du vivant de notre génération”, mais du vivant de tous les hommes de tous les temps. Personne n’échappera à l’Histoire au sens où toute personne qui nait se trouve avec l’obligation de vivre dans le monde matériel. Si “Fin de l’Histoire” il doit y avoir, je la vois plutôt à un tout autre niveau, dans la vie éternelle que le Christ des Évangiles nous promet à chacun. Ça tombe bien comme conclusion, car c’est bientôt Noël !

Sur le web

  1. On trouvera dans l’article de Fukuyama une analyse des théories antérieures de “La fin de l’Histoire” : Celle de Hegel qui la situe en 1806 à Iéna alors que Napoléon victorieux vient d’accomplir les promesses de la Révolution française, et celle de Marx pour qui “La fin de l’Histoire”, ou plutôt la fin de la préhistoire, interviendra lorsque la lutte des classes aura cédé la place à l’infinie harmonie de la société sans classe et de la dictature du prolétariat.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.