« Nous souffrons d’un mal en apparence incurable : la tyrannie du statu quo. »

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« Nous souffrons d’un mal en apparence incurable : la tyrannie du statu quo. »

Publié le 23 février 2018
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Contrepoints : Vous partez d’une critique adressée à Lucien Jaume, qui soutient qu’existe un libéralisme proprement français qui se fait sans l’individu. La France serait-il donc le seul pays ou le seul libéralisme possible n’en est pas vraiment un ?

Jean-Philippe Feldman : La notion de « libéralisme sans l’individu » n’a aucun sens. La prétendue absence de « libéralisme du sujet » déforme le libéralisme français du XIXe siècle et plus largement la doctrine libérale. Lucien Jaume cite d’ailleurs comme représentants d’un libéralisme de l’individu des auteurs aussi différents que Constant, Madame de Staël, Tocqueville, Laboulaye et Prévost-Paradol (qui n’est pas libéral !). En traitant superficiellement de Bastiat et en oubliant d’autres auteurs comme Guyot (sans parler du plus Français des Belges, Molinari).

Il y aurait pour Lucien Jaume un vrai libéralisme, qui donnerait le primat aux groupes par rapport à l’individu, et un faux libéralisme, ce qu’il dénomme une « caricature du libéralisme », qui serait constitué par le libertarianisme. Lucien Jaume est un excellent philosophe, mais sa thèse sur le libéralisme français n’est pas admissible. Je vais m’exprimer de manière générale : souvent, ceux qui s’expriment en France sur la question du libéralisme n’ont pas une grande empathie à son égard, ce qui au demeurant est leur droit le plus strict…

L’histoire longue de la France semble être celle de son État, et c’est avec cet État intimement lié au pays qu’il faut réussir à penser la liberté personnelle. Faut-il se résoudre aux accommodements étatistes ou certains auteurs nationaux peuvent nous inspirer pour la réforme, voire la transformation du pays ?

Si la France est profondément étatiste, cela ne justifie pas pour autant que les auteurs libéraux n’y aient point pullulé. Sans oublier les apports de Turgot au milieu du XVIIIe siècle, on peut parler d’un véritable âge d’or du libéralisme français lors de la première moitié du XIXe.

Qu’on en juge : Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Frédéric Bastiat. On peut y ajouter Alexis de Tocqueville, dans un sens autrement conservateur. Ensuite, il est vrai, le libéralisme français décline, malgré des auteurs de qualité : Laboulaye, Simon, Guyot, entre autres.

Tous ces auteurs ont été confrontés, mutatis mutandis, à des problèmes similaires ou semblables aux nôtres : accroissement de la sphère de l’État, lutte entre le pouvoir et la liberté, augmentation du budget de la puissance publique, hausse de la fiscalité, protectionnisme, arbitraire législatif, bureaucratie envahissante, etc. Les leçons qu’ils ont tiré de ces faits, leurs projets peuvent nous inspirer par leurs grands principes. Bastiat n’avait-il pas anticipé la faillite de la Sécurité sociale dès le milieu du XIXe siècle ?

Vous appliquez à la France une lecture toute tocquevillienne, qui insiste sur la continuité plus que sur les ruptures. Le principe de continuité en France, c’est l’intervention de l’État dans tous les domaines, et cela depuis près de mille ans. N’y a-t-il pas de périodes d’amélioration ou de pauses notables dans ce qui ressemble à une longue marche vers la politisation de la société française ? Il y a quelques mythes libéraux de l’histoire de France qui s’effondrent, comme par exemple celui du Code civil, comme véritable constitution du pays et fondement de l’aspect le plus libéral de son histoire récente, ou alors de la IIIe république comme gardienne des libertés fondamentales…

La croissance de l’État est un phénomène patent et apparemment irrésistible depuis des siècles. Mais elle n’a rien eu de linéaire. Ainsi, il est arrivé par exception que les finances publiques soient convenablement gérées, mais de manière trop sporadique. Les débuts de la Ve République peuvent s’analyser sur ce point comme une réaction aux dérives de sa devancière.

Néanmoins, l’un des objets de Transformer la France est de démythifier quelques prétendus « grands hommes » ou périodes de l’histoire de France. Le Code civil n’a rien de libéral et il eût été étonnant qu’un antilibéral radical comme Bonaparte eût soutenu la construction d’un recueil libéral ! Quant aux débuts de la IIIe République, nous avons tendance à nous souvenir des grands lois dites libérales des trois premières décennies : liberté de la presse, droit de réunion, droit d’association, séparation des églises et de l’État….

Il est indéniable que sur bien des points – avec des réserves – ces lois améliorèrent la réglementation. Mais il ne faut pas oublier le retour à un protectionnisme, notamment agricole, plus prégnant que sous l’Empire libéral, qui n’avait d’ailleurs que peu de choses à voir avec le libéralisme : libéralisation partielle serait une expression plus exacte, l’interventionnisme tous azimuts, la croissance du budget de l’État et de la fiscalité, les lois dites scélérates, etc.

Bien entendu, il faut comparer ce qui est comparable : à l’aune de la fin du XXe siècle ou du début du XXIe, nous serions pour beaucoup heureux d’avoir un État aussi léger que dans les années 1875-1914. Mais le fiscalisme y règne à un niveau rarement atteint dans les autres pays occidentaux de l’époque.

La place de l’État dans la politique et l’histoire de France n’a pas seulement des incidences fiscales et douanières mais tempère beaucoup la légende de la France « pays des droits de l’homme » : le point historique et juridique de l’Ancien régime nous condamne-t-il à ne jamais connaître de véritable état de droit ? En ce sens, la Ve république est-elle réformable ?

Il n’y a pas de fatalisme. Mais le temps long nous apprend que la France n’a jamais été ce qui sera appelé de manière moderne un véritable État de droit. Notre procédure pénale est issue pour partie de l’Ancien Régime et il est difficile d’y voir un compliment. La Révolution française a magnifié les droits de l’homme, et du citoyen, grâce à un texte formellement magnifique.

Mais la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 était affectée de graves erreurs, à commencer par son légicentrisme. Et n’oublions pas que, afin d’obombrer les conditions douteuses de son retour au pouvoir, De Gaulle a laissé de côté en 1958 la thématique des droits et libertés. La nouvelle Constitution a d’ailleurs repris pour l’essentiel les textes de 1946, alors sous influence marxiste…

Il est vrai que la guerre d’Algérie n’incitait guère à s’appesantir sur le sujet ! Le slogan « La France, pays des droits de l’homme » est… un slogan. D’abord parce que les pays anglo-saxons les ont énoncés avant nous – l’Amérique – ou bien avant nous – l’Angleterre.

Ensuite, effectivement, car les droits de l’homme n’ont jamais été garantis de manière optimale dans notre pays. Toutefois, des progrès ont été opérés sous la Ve République, non sur le fond – la prolifération des droits-créances a accompagné la croissance de l’État comme son ombre portée – mais procéduralement avec l’émergence d’un contrôle de constitutionnalité des lois et la possibilité pour les justiciables de poser une question prioritaire de constitutionnalité.

Le constat est dur, mais l’esprit du livre demeure optimiste : d’où viendra la transformation ? L’État lui-même peut-il trouver des ressources et des motivations pour se réformer lui-même ?

Réformer est une tâche exigeante. Transformer plus encore. Nous souffrons d’un mal en apparence incurable : la tyrannie du statu quo. Tout le monde défend ses oripeaux de privilèges sans se rendre compte du caractère mortifère de l’immobilisme général.

En ce sens, la droite, le centre et la gauche portent une responsabilité dans l’échec français qui s’est traduit par une dette publique très élevée, et un titre peu envié de champion du monde des prélèvements sociaux et même depuis peu des prélèvements obligatoires.

La réforme n’est plus un choix, c’est une nécessité. Ce qui est regrettable, c’est que la France ne se réforme que lorsqu’elle ne peut plus faire autrement. Le moment est venu. Aucune réforme n’aboutira sans une collaboration de la société civile et de l’État. D’autres pays y ont réussi, parfois brillamment, parfois dans un contexte autrement délicat que celui de notre pays. Il n’y a donc pas de motif de sombrer dans le pessimisme.

Propos recueillis par Frédéric Mas.

Jean-Philippe Feldman, Mathieu Laine, Transformer la France, éditions Plon, janvier 2018, 288 pages.

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  • Commentaire brillant et documenté que l’on a lu des dizaines de fois. Nos voisins évoluent et nous, nous encroûtons dans le train-train du passé
    Il nous manque un courageux qui mette au pas des syndicats mortifères et omnipotents
    L’avenir est sombre été le président actuel qui est lá pour prévoir semble être là pour réduire en miettes la classe moyenne qui s’enfonce progressivement dans le paupérisme

  • Stéphane Boulots
    23 février 2018 at 9 h 14 min

    « nous avons tendance à nous souvenir des grandes lois dites libérales  » Mais comment une loi peut-elle être libérale ?

    Comment la DDHC de 1789 peut elle être libérale, alors qu’elle stipule (Art. IV) que l’Etat (par la loi) réglemente toutes les libertés ?

    Aucun auteur « libéral » Français ne remet en question le « libéralisme » intellectuel, global, universel, théorique que Jaume appelle le « libéralisme sans l’individu ». Tous tissent des théories philosophiques qui se terminent par la même conclusion : il faut un Etat jacobin pour permettre les libertés, pour les organiser, pour les rendre sociale et compatible avec la vie en société. J’ajouterais Gaspard Koenig à cette longue liste.

    Le libéralisme en France n’aura de sens que quand il rejettera clairement les dogmes romantiques (les grandes phrases, les grands concepts fumeux et creux : liberté, égalité, fraternité, république, démocratie, exception culturelle, droits de l’homme…) nés au XIX° siècle pour cacher que la France c’est suicidée en 1791 et vit depuis à crédit et en brûlant petit à petit son patrimoine pour financer une utopie bisounours à laquelle plus personne ne croit.

    Et non : le monde idéal de Macron (celui qu’il décrit dans Révolution), ça n’existe pas et ceux qui le prêchent sont des escrocs qui profitent de la faiblesse des gens.

    Ce n’est pas transformer la France qu’il faut faire, c’est juste dire une bonne fois pour toute que la récré est terminée, que la fête est finie et qu’il est temps d’arrêter de vivre complaisamment en se berçant d’illusions et de rêves de bons sauvages, avant que la population entière ne soit devenue de vrais sauvages : ignares, violents, impies…

    Ce n’est pas à la France de se réformer : la France en est incapable : ce pays est foutu.

    Il faut juste dire la vérité sur l’état de ce pays et surtout sur l’Etat de ce pays.

    • @Stéphane Boulots
      Bonsoir,
      « Comment la DDHC de 1789 peut elle être libérale, alors qu’elle stipule (Art. IV) que l’Etat (par la loi) réglemente toutes les libertés ? »
      – « Art. 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »
      L’article V détaille le rôle de la Loi, et l’article VI comment elle doit être faite. Il n’est pas question de l’Etat.
      « Art. 6. La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. »
      Rousseau était ce qu’il était, toutefois son principe sur la Loi est tout de même bien pensé. Avant la Révolution, c’était le Roi qui définissait les règles que devaient suivre ses sujets. (Roi, lois, sujets, en descendant). Pour Rousseau, ce devait être les citoyens qui décidaient quelles lois ils suivaient. Nous sommes revenus dans un système descendant.

  • Dans notre pays l’égalité a tué la liberté et la fraternité….Ce qui rend la France invivable….

  • La monarchie ne s’est jamais mêlée de légiférer sur le droit privé qui était régi pas les coutumes mises par écrit aux XVe et XVIe siècles. Il entérinait les règlements qui encadraient les métiers que l’on a appelé plus tard corporations.

  • Pour que la société civile collabore avec l’état, il faudrait que celui-ci l’accepte et cesse de considérer les citoyens comme des enfants irresponsables.
    Or, depuis bien longtemps et plus encore dernièrement malgré les annonces, c’est plus de taxes et moins de liberté.
    Jacobinisme quand tu nous tiens…..

  • pour transformer là France supprimons les sudventions …
    n’est-ce pas là Presse écrite et journaliste. .
    bureau de tabacs. ..ect….syndicats…associations…en tout genre….

    • @Lou17
      bonsoir,
      « supprimons les subventions.. associations… en tout genre… » Sans oublier les partis politiques, qui sont des associations, certes.

  • Jean Roule Du Cable
    24 février 2018 at 3 h 08 min

    « Le principe de continuité en France, c’est l’intervention de l’État dans tous les domaines, et cela depuis près de mille ans. »
    C’est surtout particulièrement vrai depuis la seconde guerre mondiale, où l’Etat a été considérablement renforcé par Pétain, dont la « philosophie » a perduré jusqu’à nos jours. Et c’est encore plus vrai depuis les années 70, où l’Etat a compensé son impuissance à régler le grand problème de notre époque – la fin des Trente Glorieuses et le chômage de masse – par la mise en place d’une réglementation hyper-tatillonne dans tous les aspects de nos vies, allant même souvent au-delà des directives bruxelloises, qui ne sont déjà pas au départ particulièrement laxistes ou imprécises.

    • @Jean Roule Du Cable
      Bonsoir,
      « Et c’est encore plus vrai depuis les années 70, où l’Etat a compensé son impuissance à régler le grand problème de notre époque – la fin des Trente Glorieuses et le chômage de masse – par la mise en place d’une réglementation hyper-tatillonne dans tous les aspects de nos vies. »
      Par son organisme de propagande sur la jeunesse, l’Education Nationale et les cours d’Education Morale et Civique, l’Etat justifie toute son hyper activité en faisant gober aux élèves que le Droit est l’ensemble des lois qui régissent tous les actes de la vie quotidenne. C’est d’ailleurs le but du Code Civil. L’Etat s’y proclame même tout à fait apte, natuellement, à faire des lois et à les passer, bref à exercer les missions du Pouvoir Législatif. J’en ai eu des frissons quand j’ai écrit ces phrases.

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