Pourquoi les conservateurs devraient défendre le marché

Les conservateurs devraient comprendre que le marché, comme la tradition, repose sur un ordre spontané.

Par Jonathan Frickert.

En France, l’idée de tradition est associée aux milieux réactionnaires. Pourtant, lors du début de mes études de droit, j’ai appris que le mot « tradition » venait du latin tradere1, signifiant « transmettre ». La tradition est ainsi moins un état qu’un échange, relevant ainsi d’un processus permettant à une institution d’émerger, d’évoluer ou de disparaître. On peut penser aux standards, comme la largeur des chemins de fer.

Cette dimension a déjà eu ses théoriciens. Friedrich Hayek, grand spécialiste de l’oeuvre de d’Edmund Burke et pour qui « une société libre qui réussit est toujours dans une large mesure une société attachée à des traditions2 », s’est toujours défendu d’être conservateur. Pour cause : il était traditionaliste. Pour ces partisans de la raison cumulative, la légitimité des institutions est fondée sur la prescription, c’est-à-dire leur pérennité dans le temps, élément-clef de la coutume.

Si ce terme a, en France, une connotation plus à droite que celui de conservateur, il est pourtant bel et bien un élément essentiel de la pensée libérale, bien davantage que ne l’a le terme « conservateur » en France, à l’inverse de la vision anglo-saxonne où le terme de conservative a un sens bien plus proche de celui de traditionnaliste que de conservateur.

Il est ainsi nécessaire de rappeler à nos amis conservateurs l’adéquation d’une société libérale à la défense de leurs valeurs.

Un ajustement spontané et réciproque de l’offre et de la demande

Pour comprendre en quoi les traditions défendues par les conservateurs sont issues de mécanismes de marché, il paraît évident de définir ce dernier.

Un marché est un lieu fictif ou réel de rencontre entre une offre et une demande. Dans le cadre d’un marché libre, cette rencontre se fait dans un cadre de prix libres et de concurrence des acteurs. La théorie libérale veut qu’offre et demande s’adaptent l’une à l’autre naturellement. C’est cette adaptation qui nous permet aujourd’hui d’évoquer la mécanique de marché.

Cette idée s’applique à l’économie, mais fonctionne également dans d’autres situations, comme le marché politique, qui n’est pourtant pas monnayé, ou les relations humaines, fonctionnant sur des situations de contrat tacite et de concurrence implicite des demandeurs et des offreurs, qui sont dans ces cas d’espèce les mêmes personnes.

Le marché est donc un réseau décentralisé de rencontre volontaire entre individus permettant d’aboutir à un équilibre par des ajustements réciproques. De ce fait, il peut s’appliquer à énormément de sujets.

Les valeurs conservatrices : fruits d’un processus de marché

Quelles sont les grandes institutions défendues par les conservateurs ? Sélectionnons les plus emblématiques : la religion, le travail, l’État-nation, la famille et, dans une moindre mesure, la monnaie.

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Une des principales valeurs défendues par les conservateurs est évidemment la religion, porteuse de valeurs morales. Seulement, certains oublient que la religion n’est pas née telle quelle, mais a évolué dans le temps.

Sans entrer dans les détails de la construction du catholicisme, dont l’extension aux territoires païens d’Europe a imposé de fixer Noël sur l’équinoxe d’hiver et d’intégrer une part de polythéisme par l’instauration des saints que nous trouvons aujourd’hui sur notre calendrier, nous ne ferons que reprendre l’échelle historique des religions du sociologue Yves Lambert3.

En effet, cette échelle montre très bien l’adaptation de la pensée religieuse aux grandes évolutions de l’humanité. L’apparition de l’écriture, de structures sociales complexes ou de l’universalisme, a permis le passage des religions de chasseurs-cueilleurs, dans des sociétés de tradition orale dépourvues d’État, aux religions modernes. Les religions ont ainsi su évoluer avec les moeurs politiques et intellectuelles des sociétés. L’offre spirituelle s’est adaptée à la demande.

Le cas du travail est particulièrement représentatif. De nombreux conservateurs parlent ainsi de « valeur travail ». Or, la notion de travail est particulièrement mouvante depuis au moins deux millénaires. La forme standard du travail est ainsi passée par plusieurs phases : de l’esclavage, le travail est devenu servage, puis salariat, avant l’émergence actuelle du freelance, laissant le lien de subordination au placard.

Si le travail est une idée qui a fait son chemin, sa forme et, de fait, ses défenseurs évoluent régulièrement.

La souveraineté ne fait naturellement pas exception à ce modèle, avec l’émergence de l’État-nation occidental après les empires, les cités-États et les royaumes divers, et qui ne constitue qu’une étape dans un processus historique.

Cette évolution fait écho à celle, non pas de la forme de souveraineté, mais de son détenteur, avec le passage de l’autocratie à la démocratie.

Valeur fondamentale évoquée à tour de bras par les conservateurs : la famille, et sa clef de voûte, à savoir la conjugalité. Qu’il s’agisse du passage de la polygamie à la monogamie, de l’endogamie à l’exogamie, ou encore l’évolution de l’union maritale à travers le mariage, cette institution ne fait pas exception à la mécanique de marché, même si la récupération par les jacobins via le mariage civil en 1792 a rendu cette institution vulnérable aux instrumentalisations électorales et aux vélléités constructivistes, à l’inverse de l’autre côté de la Manche, où cette question est beaucoup moins polémique.

Dans une moindre mesure, il est intéressant également d’évoquer la monnaie. Quoi de similaire entre le troc du Néolithique, l’instauration de l’argent-métal sous l’Antiquité, l’argent-papier au Moyen-Âge ou encore la dématérialisation actuelle dont la suite logique n’est autre que les cryptomonnaies ?

Tout cela est une suite d’adaptations à une demande fluctuante dans le temps. L’histoire humaine en est pleine, comme le cas des langues où l’anglais, langue mondiale, malgré une histoire coloniale similaire à celle de la France, a bien mieux réussi son implantation internationale par un processus se rapprochant dans une moindre mesure d’un processus de marché. Des processus où la mécanique de marché joue certes un rôle moins évident mais qui tranchent tout de même avec la tentative constructiviste artificielle et hors-sol de l’espéranto.

Tradition et marché, alliés objectifs contre l’idéologie du progrès

Le rappel de ce lien entre tradition et processus de marché n’est qu’un des éléments permettant de rappeler que les libéraux ne sont de loin pas les adversaires des conservateurs, au contraire des progressistes qui sont les ennemis naturels à la fois de la liberté et de la tradition.

On reproche souvent au libéralisme son absence de considération pour le caractère politique de l’individu. L’ordre spontané des institutions humaines est une nouvelle preuve que ce type de reproches ne tient pas debout.

  1.  À ne pas confondre avec l’anglais to trade dont la racine est germanique.
  2.  Friedrich Hayek, La Constitution de la Liberté, 1960.
  3.  Yves Lambert, La naissance des religions : de la préhistoire aux religions universalistes, 2009.
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