Justice sociale : quand le bien conduit au mal

Dans les universités, la justice a laissé la place à la justice sociale, qui a ses guerriers qui transforment leur vertu morale supposée en chasse aux sorcières.

Par Devin Foley.
Un article de la Foundation for Economic Education 

Posons-nous la question de savoir comment nous pouvons vivre et permettre le Bien sans causer davantage de dégâts.

Traditionnellement en Occident, la Justice se définissait ainsi : « Rendre à chacun ce qui lui est dû ». Les Occidentaux étaient censés juger l’individu et ses actions par rapport à ce qui était alors considéré comme des vérités objectives. En observant ce qu’il se passe de nos jours, notamment sur les campus universitaires, il devrait clairement apparaître que ce n’est plus la définition commune de la Justice.

Influencés par la croyance simpliste du marxisme culturel selon laquelle l’histoire et la vie ne sont rien de plus qu’une lutte quasi perpétuelle entre opprimés et oppresseurs, nos leaders culturels ont substitué la justice sociale à la Justice.

Quelle différence ?

Pour résumer l’idée centrale de justice sociale, il s’agit de la croyance selon laquelle une société juste ne peut exister tant que tous les groupes identitaires ne sont pas égaux avec les autres. Dans un tel système, nous ne jugeons pas l’individu en fonction de ses actions, mais plutôt en fonction du groupe identitaire auquel celui-ci est associé. Les Social Justice Warriors (SJW) œuvrent ensuite à déterminer quels groupes identitaires sont les oppresseurs et lesquels sont les opprimés. Ceci fait, ils recourent à l’action collective pour défendre les opprimés et combattre les oppresseurs.

D’une certaine manière, la justice sociale a un aspect plutôt romantique, dans lequel vous vous sentez bien en utilisant tous les moyens nécessaires pour aider les opprimés. Vous venez en aide aux laissés-pour-compte tout en humiliant les puissants. Vous luttez contre le racisme, le sectarisme, l’âgisme, l’homophobie et bien d’autres choses encore ; vous êtes dans le bon camp. Par conséquent, beaucoup de jeunes Américains sont attirés par cet engagement.

Avec sa popularité actuelle, il convient cependant de se pencher sur la revendication opaque du mouvement pour l’égalité et les graves dangers inhérents à l’application de la justice sociale telle qu’elle a été présentée jusqu’à présent.

Individus Vs Groupes

Pour rappel, la vision traditionnelle de la Justice nous demande de juger un homme en fonction de ses actions. Par exemple, comment déterminer si un homme est raciste ? Nous examinons ses actions envers des individus d’une race différente.

L’homme agit-il avec justice avec ceux d’une race différente en mesurant le total de chaque individu ? Ou bien juge-t-il simplement les individus et leurs actions en se basant sur des suppositions concernant le groupe identitaire auquel ceux-ci appartiennent ? Dans ce dernier cas, l’homme est raciste. Mais si c’est le premier, alors il n’est pas coupable de racisme.

Il convient également de noter que le racisme et le sectarisme sont injustes au sens traditionnel de la Justice parce qu’ils jugent l’individu par association plutôt que par rapport aux actions de l’individu. Faire reculer le racisme ou le sectarisme est donc souvent une bonne chose.

Mais dans leurs efforts pour redresser ces torts, les SJW commettent souvent le mal qu’ils tentent d’effacer. En fait, ils sont même allés jusqu’à changer la définition du racisme, passant de quelque chose qu’un individu commet, à quelque chose que les groupes identitaires établissent, apparemment dans le but de masquer l’hypocrisie.

Par exemple, les SJW pourraient déterminer qu’un groupe identitaire a créé un État et qu’il est, par conséquent, coupable d’avoir établi un système qui donne au groupe le pouvoir sur d’autres groupes identitaires. Ainsi, le groupe identitaire qui a créé le système est coupable d’avoir instauré des politiques racistes, homophobes ou âgéistes par le biais de la structure de pouvoir du système. Le groupe identitaire au pouvoir est donc mauvais parce que les SJW pensent qu’il peut opprimer et même qu’il opprime très probablement d’autres groupes identitaires. En termes simples, un groupe identitaire est mauvais s’il a créé une inégalité qui lui est bénéfique.

Par conséquent, ce qui se passe dans les universités, les instances gouvernementales et même les départements des ressources humaines, c’est que les personnes sont bien ou mal traitées, en fonction du groupe identitaire auquel elles sont associées.

Par exemple, l’homme hétérosexuel blanc n’est plus jugé en fonction de ses actions individuelles, mais plutôt en fonction de ce qui est supposé être le symbole du racisme et de l’homophobie de son groupe identitaire lorsque les hommes hétérosexuels blancs ont établi le gouvernement fédéral et les administrations locales en Amérique il y a plusieurs siècles. Parce que l’individu est un homme blanc, on suppose qu’il bénéficie toujours des privilèges créés par son groupe identitaire il y a plusieurs siècles, qu’il s’en rende compte ou non. Par conséquent, parce que son groupe identitaire est raciste, il est de fait raciste lui aussi.

Ainsi, les SJW qui s’évertuent à agir pour le Bien, notamment en vue de mettre fin au racisme, se sont égarés et commettent eux-mêmes le Mal. La vertu devient souvent vice, le bien devient souvent mal.

G.K. Chesterton, auteur du début du XXe siècle, était préoccupé par de tels questionnements. Dans son essai Orthodoxy, il a soutenu qu’une fois que les vertus ne sont plus ancrées dans la métaphysique holistique qui les a développées à l’origine, les individus et les groupes se déchaînent souvent avec elles, à tel point qu’ils se concentrent sur une seule vertu qu’ils propagent en fait en vice.

Le monde moderne n’est pas mauvais ; à certains égards, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus à l’état sauvage et gaspillées. Quand un système religieux est fracassé, comme le christianisme le fut lors de la Réforme, ce n’est pas seulement les vices qui sont libérés. Certes, les vices sont libérés ; ils s’en vont à l’aventure et font des ravages. Mais les vertus aussi sont relâchées : les vertus s’en vont à l’aventure d’une façon plus sauvage, et les vertus causent des dégâts plus terribles. Le monde moderne est rempli d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles, parce qu’elles ont été isolées les unes des autres et vagabondent en solitaires. Ainsi, certains hommes de science se soucient de la vérité, mais leur vérité est sans pitié. De même, certains humanistes ne s’intéressent qu’à la pitié ; mais leur pitié, je regrette de le dire, est souvent mensonge.

Notre monde moderne n’est-il pas rempli de vieilles vertus chrétiennes devenues folles ? Si tel est le cas, le seul remède est que notre société puise profondément dans son passé et ses traditions pour mieux percevoir comment nous en sommes arrivés à comprendre les vertus et les vices traditionnels. Nous devons également nous demander comment nous pouvons vivre et promouvoir le Bien sans causer encore plus de dégâts. Il est peut-être temps pour nous de récupérer nos amarres, de nous amarrer aux vérités intemporelles de notre patrimoine civilisationnel.

Traduction de Contrepoints.

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