Macron face à Bourdin-Plenel : la question qui n’a pas été posée

Débat Macron face à Plenel-Bourdin : la question centrale des dépenses publiques a été évitée.

Par Jean-Pierre Dumas.

Dans le pugilat Plenel-Bourdin-Macron, ce dernier l’a largement emporté vis-à-vis de ses adversaires, néanmoins on peut s’interroger sur l’intérêt d’une telle aubaine donnée à des journalistes à l’ego surdimensionné. N’est-ce pas leur donner une reconnaissance indue compte tenu de leur valeur ?

S’il s’agissait de montrer la supériorité intellectuelle et morale du Président par rapport à ces journalistes, c’est gagné. Maintenant, derrière la performance du chef de l’État il demeure une contradiction lancinante entre des promesses qui, aussi légitimes qu’elles soient, se heurtent à la contrainte budgétaire (contrainte qui n’intéresse en aucune manière ces journalistes). C’est la question qu’il fallait poser par des journalistes rigoureux et réellement non complaisants, et qui n’a pas été posée et ne pouvait pas l’être compte tenu de la tendance idéologique de ces journalistes.

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La plupart des spectateurs ayant suivi le pugilat Macron-Plenel-Bourdin le 15 avril au soir se sont dit qu’ils avaient de la chance de ne pas vivre pendant la Révolution française. On croyait entendre Robespierre et Saint-Just.

Des journalistes qui parlent au nom du peuple 

Il ne s’agissait pas d’un dialogue courtois entre journalistes et un Président de la République, mais d’une arène avec des gladiateurs qui voulaient montrer leurs muscles et leur indépendance vis-à-vis d’un Président honni. Ces deux journalistes  sont des militants bien connus, l’un fait de l’indignation perpétuelle son fonds de commerce, l’autre plus sournois ne peut cacher sa haine des riches, des politiques (de droite), de ceux qu’il considère comme des antimusulmans.

Il est capable de tordre les faits pour arriver à ses fins. Les deux rassemblés sous la bannière de l’incorruptibilité absolue (pour les autres) nous ont abreuvés de leurs valeurs morales, et de leur indignation.

L’indignation, dans ce cas, est ce qui rassemble tous ceux qui se sentent laissés pour compte ; sous l’apparence de la morale c’est le paravent du populisme. L’indigné fait semblant de prendre fait et cause pour les victimes (du grand capital, des patrons, des riches, des puissants, etc.) afin de se donner sans frais l’image d’un justicier. Il se met en scène et donne des leçons de morale à coût nul, mais n’est pas capable d’agir, et son indignation enfle avec son impuissance.

Dieu merci nous ne vivons pas sous la Terreur, ni sous Trotski, Staline et Mao, mais nous étions incommodés par tant de pharisianisme et de haine latente.

Même pas peur

Je dois avouer qu’avant le débat, connaissant la personnalité de ces va-t-en guerre des valeurs, je me suis demandé ce qu’Emmanuel Macron allait faire dans cette galère ? Pourquoi avoir choisi deux journalistes qui considèrent l’interlocuteur  comme un adversaire qu’il faut détruire ? Ils vont empêcher le Président de s’exprimer en lui coupant en permanence la parole.

Comme l’écrit Valérie Troranian dans la  Revue des deux mondes :

Macron montait sur le ring pour prouver qu’aucun adversaire ne lui faisait peur, qu’il était droit dans ses bottes, qu’il assumait, qu’il ne fléchirait pas.

Après le gentil J.-P. Pernaut, il n’avait pas peur d’affronter les représentants du populisme et de l’extrême gauche brandissant leurs valeurs éternelles dont ils ont le monopole.

Eh bien le Président l’a largement emporté. Il a montré son sang-froid, sa compétence et a répété, ce qui maintenant paraît plus crédible, qu’il ferait ce qu’il disait. C’est ce que souhaite une grande majorité de Français irrités par des Présidents qui faisaient l’inverse de ce qu’ils disaient ou pensaient sans rien faire que « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ».

Il a montré dans ce débat sa supériorité intellectuelle et morale ; si c’est ce qu’il voulait, il a gagné. C’est un ancien banquier d’affaires ayant le goût du risque qui caractérise ce métier et a appris à organiser et diriger des équipes. Il a joué son élection à laquelle peu d’intellectuels et commentateurs croyaient et il l’a largement remportée. C’est bien, mais à trop jouer on peut prendre des risques incontrôlés. Dans un débat de plus de deux heures, il a été obligé de montrer qu’il n’est pas le Président des riches.

La question qui ne pouvait être posée

Durant le débat, le Président a reconnu que la situation des hôpitaux en France se détériorait, en conséquence de quoi l’État doit accroître les dotations à la santé en général, et aux hôpitaux en particulier.

La population vit de plus en plus jusqu’à un âge avancé, il existe un réel problème de la dépendance car aujourd’hui 1,2 million de Français sont âgés de plus de 85 ans, et ils seront 5 millions en 2050. Beaucoup seront atteints de grande dépendance ; or ce risque n’est pas couvert par notre système social, déjà largement déficitaire.

Si la création d’une deuxième journée de solidarité semble « une piste intéressante », on émettra quelques doutes sur la possibilité de financer par une journée de solidarité un programme d’une telle ampleur et qui ira croissant.

Si la dette de la SNCF est assumée, en partie ou en totalité, par l’État, ce dernier devra assumer une partie importante des intérêts payés ; en outre, il faudra investir d’une manière massive dans le réseau ferré des lignes secondaires et interurbaines, ce qui sera un coût supplémentaire à sa charge, la SNCF n’étant pas en mesure de financer.

Que lèvent la main les personnes opposées au financement des hôpitaux publics, à l’amélioration du sort des infirmières, à l’accroissement du personnel hospitalier, et des crédits aux EPHAD, à la distribution de crédit pour la grande dépendance et l’amélioration des réseaux ferrés interurbains ! J’ai oublié de mentionner l’accroissement des crédits pour : l’éducation primaire et supérieure, la défense pour les années à venir, la Justice en grande misère ; des subventions pour les retraites des agents de la SNCF, de la RATP et des fonctionnaires, etc. Il ne reste qu’à prier le ciel que les taux d’intérêt ne montent pas, ce qui va avoir lieu.

À ces annonces concrètes faites par le chef de l’État, et qui semblent légitimes, se heurte une contrainte abstraite, peu intégrée en France : le concept de dépenses publiques/PIB. Si la France est le dixième pays du monde en termes de PIB, elle est la première en termes de dépenses publiques/PIB parmi tous les pays développés (56,5% du PIB en 2017), Finlande 54%, Grèce et Italie 49%, Suède 48%, Allemagne 44%, Espagne 41%, Royaume Uni 39%, Japon 38%, États-Unis 36%, et Suisse 34%.

En outre, les dépenses publiques en France sont inélastiques à la baisse, étant donné qu’elles sont constituées pour la majeure partie de dépenses récurrentes (dépenses de salaire et de retraite des fonctionnaires et professions protégées, d’intérêt de la dette, de transferts sociaux et de subventions aux entreprises publiques en faillite). Ces dépenses ne peuvent diminuer que si l’État prend des décisions politiques ; or si tout le monde est d’accord pour diminuer les dépenses publiques, les boucliers se lèvent dès qu’on touche à un avantage acquis.

Un taux de dépenses publiques supérieur à la moitié du PIB signifie :

1. Un taux de prélèvements obligatoires aussi élevé au déficit près (si l’on a un taux de dépenses publiques de 56% du PIB et un déficit des administrations publiques de 3% du PIB, alors les revenus fiscaux et non fiscaux atteignent 53% du PIB). Un tel taux de prélèvements obligatoires est un facteur de réduction progressive du PIB potentiel de la France et une explication du taux de chômage si élevé de notre pays. C’est l’explication du taux de chômage croissant sous F. Hollande : il a voulu, sans y parvenir, réduire le déficit budgétaire en accroissant les impôts, il a gelé l’économie, les entrepreneurs ont réduit les investissements et les emplois, des talents sont partis. Une hausse d’impôt est un facteur de baisse de la croissance et de l’emploi, surtout dans un pays ayant déjà un des taux d’imposition les plus élevés du monde.

2. Un effet d’éviction du secteur privé par le secteur public ; trop de ressources dans des secteurs improductifs et pas assez dans les secteurs concurrencés (mauvaise allocation des ressources).

3. L’État n’a plus d’espace budgétaire, il n’a plus la souplesse pour accroître des dépenses même nécessaires, puisqu’il a déjà atteint un niveau de dépense insoutenable qui entrave toutes nouvelles initiatives budgétaires.

4. La théorie keynésienne ne fonctionne pas dans un pays avec un taux de dépenses publiques rigide à la baisse. Keynes n’a jamais prôné le déficit permanent d’un pays comme moteur de la croissance, mais un déficit limité aux périodes de récession (taux de croissance du PIB négatif). Avec l’excuse du keynésianisme, la France a pratiqué depuis 40 ans un déficit budgétaire permanent, non seulement de l’État, mais aussi des collectivités locales et de la sécurité sociale ; c’est le contraire de la politique keynésienne. Une politique keynésienne signifie qu’il y a un déficit quand le pays est en récession, et un budget en surplus ou équilibré en temps normal ; c’est le contraire qui a été fait. Cela signifie que les dépenses publiques devant augmenter en période de récession doivent être des dépenses d’investissement et non les dépenses récurrentes, surtout dans un pays drogué à la dépense publique.

5. On a un bel exemple de la contradiction entre le volontarisme du socialisme à la française (toujours plus de dépenses publiques) et la contrainte budgétaire superbement ignorée par ces populistes. L’absence de culture économique a un prix qui peut in fine se terminer par une tragédie à la grecque.

Alors que peut faire le chef de l’État quand il propose un accroissement (toutes choses égales par ailleurs) des dépenses publiques de disons 3 à 4% du PIB par an ?

1. Les dépenses publiques passeront en période de croisière de 56%+4% = 60%, s’il n’y a pas d’accroissement des impôts durant le quinquennat (ce que le chef de l’État a promis) ; le déficit budgétaire passera de 3% du PIB à environ 6% du PIB, inacceptable pour la France (c’est la France qui entrera en défaut de paiement, pas la Commission Européenne). On rappelle que la dette de la France sera d’environ 100% du PIB fin 2018 ; si on ajoute l’accroissement du déficit, ce ratio augmentera ; si en plus les marchés s’affolent devant un tel fardeau dû à la hausse des taux, il y a risque de refus des marchés de refinancer la dette publique de la France, d’où ajustement brutal et humiliant.

2. Une autre solution pourrait consister, contrairement à l’engagement du Président, à accroître les impôts (d’une manière provisoire d’après le Gouvernement, évidemment permanente) et de moins augmenter les dépenses publiques afin de rester dans l’épure magique des trois pour cent de déficit. Dans ce cas, la croissance et l’emploi seraient remis en question et notre dette continuerait à augmenter.

3. La troisième possibilité consisterait à équilibrer les hausses des dépenses par une baisse plus forte d’autres dépenses. En effet, il ne faut pas oublier que nous nous sommes engagés à avoir un solde budgétaire nul en 2022 ; or si on souhaite accroître les dépenses et réduire le déficit budgétaire, il faudra que la baisse des dépenses non prioritaires soit plus élevées que ce qui était prévu. Ce serait la meilleure solution, mais on voit la difficulté, pour un pays aussi bloqué, de réduire des dépenses qui sont pour ses bénéficiaires des avantages acquis immuables. Il faudrait aussi faire une analyse plus rigoureuse des coûts et avantages de chaque programme de dépenses publiques (c’est théoriquement le rôle de la LOLF). C’est possible mais demande du temps et des compétences.

Il y a une contradiction entre les effets d’annonce du Président d’accroître les dépenses publiques dans des secteurs ciblés, et sa politique macroéconomique énoncée. Le taux des dépenses publiques devrait, d’après le programme du Président Macron, baisser de 56% du PIB en 2017 à 51% en 2022 (cinq points de PIB en cinq ans), ce qui serait tout à fait nouveau et remarquable pour un pays comme la France, mais qui reste contradictoire avec les dépenses additionnelles promises par le chef de l’État.

C’était la question à poser par des journalistes professionnels : « Monsieur le Président, comment allez-vous concilier les hausses des dépenses que vous proposez et en même temps réduire les dépenses publiques qui plombent notre économie ? » Même Jupiter pourrait avoir des difficultés à résoudre cette équation à plusieurs inconnues.

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