Italie : les barbares ont toujours LA solution

Comment la vague populiste a-t-elle pu atteindre l’Italie ?

Par Francesco Mazza1.

S’il est vrai que les « barbares » sont entrés dans Rome – comme l’écrit le Financial Times – il est aussi vrai que ce sont 17 millions d’Italiens qui ont invité ces barbares en envoyant l’invitation via leur carte électorale, le 4 mars dernier.

Tout comme d’autres dizaines de millions d’électeurs, dans une grande partie de l’Occident, ont donné à d’autres improbables barbares – un certain Donald Trump en tête – la gestion des affaires publiques, sans être dérangés le moins du monde par leur grossièreté ni même leur radicalisme.

Continuer à se scandaliser comme Sigisbée2 sert bien peu, si ce n’est qu’à répéter pour la énième fois le rôle marginal joué aujourd’hui par l’information mainstream.

Il est plus utile de commencer à se demander pourquoi, sur toutes les latitudes, et qu’importe le contexte, la seconde décennie du 21ème siècle voit les gens aller voter avec l’état d’esprit de pirates de l’air et dont le seul dénominateur idéologique commun semble être la volonté de déchaîner une vague de chaos.

Donald Trump et Luigi Di Maio

Une bonne façon de commencer, par exemple, serait de s’interroger sur ce que les électeurs de Donald Trump de New York ont en commun avec ceux de Luigi Di Maio, leader du Mouvement cinq étoiles. Un petit tour sur les réseaux sociaux suffit pour comprendre que les mettre dans le même panier est un paradoxe évident : dans un monde où vous envoyez des voitures autonomes électriques sur Mars et où les problèmes, quel que soit le sujet, n’ont jamais été aussi complexes, « les barbares » pensent que les solutions sont simples, si simples qu’elles peuvent être exprimées et partagées en quelques commentaires sur Facebook.

La protection sociale est sur la corde raide parce que les États sont à court d’argent ? Dans la Silicon Valley, tous les jours, les plus gros cerveaux de la planète discutent sur la façon de sortir une catégorie professionnelle du marché du travail ?

Et quel est le problème ? Il suffit de crier « Revenu de citoyenneté ! », comme le fait Di Maio lors de sa campagne, ou « Make America Great Again » pour faire oublier les peurs, au moins jusqu’aux prochaines élections.

Une vague migratoire sans précédent est en cours, conséquence directe du modèle de développement asymétrique mis en place par le capitalisme au cours des deux derniers siècles ? Il suffit d’un « Bulldozer ! » comme le fait le leader de la Ligue, Matteo Salvini, pouvant peut-être être utilisé pour construire un joli mur à la frontière mexicaine, pour remettre les choses au point.

En élargissant notre champ d’analyse, nous observons que ce phénomène n’affecte pas que l’arène de la propagande politique mais bien tous les secteurs du débat public. Quelle que soit la question, de la plus frivole à la plus sérieuse, l’opinion publique modérée s’est transformée en une armée de terribles HALS – Hommes Avec La Solution – qui ne manquent pas de s’exprimer à chaque pause déjeuner, déblatérant sur les réseaux sociaux, en prenant toujours bien soin de ne pas laisser tomber des miettes de pain sur leur clavier.

Contre l’expertise

On pense, par exemple, à ces mères anti-vaccins qui, bien que n’ayant aucune compétence scientifique, se lancent chaque jour dans des fervents J’Accuse contre les méfaits des multinationales pharmaceutiques. Ou à ceux qui, de plus en plus souvent, refusent le traitement offert par la médecine traditionnelle pour se jeter dans les bras de gourous qui prétendent guérir le cancer avec des centrifugeuses végétales.

Rappeler les chiffres, les données ou les analyses d’experts faisant autorité ne sert à rien, est totalement inutile et génère souvent l’effet inverse : il n’y a rien de tel que la figure du professeur pour se débarrasser de tout bon HALS qui se respecte.

Eh oui, parce qu’en refusant la moindre référence d’expertise, le HALS est persuadé de faire jeu égal avec qui que ce soit et sur n’importe quel sujet ; qu’il parle du penalty douteux de la Juv avec son concierge ou de robotique appliqué avec Elon Musk.

Ce sont les conséquences, très paradoxales elles aussi, de l’ère des réseaux sociaux et de Wikipédia. La disponibilité immédiate de l’information pour tous n’a pas, comme on aurait pu le croire, entraîné une augmentation globale de la culture et du sens critique. Au contraire !

D’une part, grâce au mécanisme des bulles de filtres, cela a favorisé le conformisme et la fermeture intellectuelle. D’autre part, cela a mis à disposition non pas une connaissance collective, mais des kilos de vagues notions néfastes, générant ce fameux malentendu, connu en psychologie comme l’effet Dunning-Kruger : moins vous avez de connaissances spécifiques sur un sujet, plus vous surestimez vos compétences, ne réalisant pas à quel point le sujet est en réalité complexe.

Un comportement compréhensible

En d’autres termes : vous pensez que les problèmes sont simples, que les experts les compliquent volontairement pour on ne sait quelles sombres raisons et, par conséquent, que les solutions sont à portée de main pour qui le voudrait vraiment.

Ce phénomène peut paraitre anormal mais c’est en fait un comportement très compréhensible.

L’individualisme exacerbé de notre monde moderne, qui le vide de toute humanité, produit chez beaucoup un sentiment d’impuissance, un sentiment d’exclusion, et il est logique que ces personnes attendent impatiemment le prochain joueur de flûte capable de les rassurer, derrière lequel ils pourront courir pour entendre que ce n’était qu’un mauvais rêve, que les choses vont redevenir comme avant, un métier stable et garanti, une retraite élevée, l’immigrant à la maison.

Le problème, et c’est là la tragédie, c’est que ces joueurs de flûte dans tous domaines ne sont jamais neutres. Ils ont leur propre intérêt, tout comme les professeurs que les armées de HALS haïssent.

La recherche pseudo-scientifique rapportée dans un site Web très tendance assurant que l’avocat protègerait du cancer est utilisée pour gonfler le prix des avocats, et ainsi alimenter l’économie alimentaire hype dont l’effet collatéral, bien loin de protéger du cancer, est de détruire l’économie des pays en voie de développement (aidant d’ailleurs ainsi à aggraver les problèmes entraînant l’immigration de masse). Tout comme le gourou anti-chimiothérapie qui demande des centaines d’euros pour une bouteille d’eau fraîche miraculeuse, ou le conférencier terreplatiste vendant son livre d’élucubrations à la sortie.

Après tout, il suffit de considérer les gens appointés par Donald Trump ou celui du nouveau Premier ministre italien. Dans le premier cas, c’est un groupe de bureaucrates de second rang dirigé par de vieux généraux ; dans le second, un professeur de seconde main, comme un produit acheté chez Lidl.

Penser que ce sont eux qui vont détruire les élites, ayant à cœur le seul intérêt des classes sociales les plus faibles grâce auxquelles ils font le plein de votes est un  leurre, dans lequel tous les HALS sont tombés.

Le vrai changement, en fin de compte, est la propension de la génération Wikipedia à être instrumentalisée et son impatiente attente de courir derrière un nouveau joueur de flûte : plus trash, plus vulgaire, plus simpliste que le précédent.

Dommage que tôt ou tard viendra l’heure du désenchantement final, la prise de conscience qu’aucun joueur de flûte ne pourra guérir le cancer avec un avocat ou nous permettre de remonter dans le temps, quand nous étions tous plus great et surtout plus jeunes.

Dans notre Hamelin, le XXe siècle ne reviendra jamais, plus que de la colère, il y a la peur de penser à ce qui va se passer ensuite.

 

  1. Francesco Mazza est scénariste et réalisateur.
  2. Sigisbée, homme qui, dans l’Italie du XVIIIe siècle, accompagnait officiellement et au grand jour une dame mariée avec un autre homme.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.