Québec : la pénurie des jeunes travailleurs

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Québec : la pénurie des jeunes travailleurs

Publié le 1 août 2018
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Par Marcel Boyer.
Un article de l’Institut économique de Montréal

La pénurie réelle ou présumée de main-d’œuvre est un thème qui revient régulièrement dans l’actualité canadienne. Ce printemps, le gouvernement du Québec a publié sa Stratégie nationale sur la main-d’œuvre 2018-2023, dont l’un des objectifs est de « disposer de suffisamment de travailleuses et de travailleurs[1. Gouvernement du Québec, Stratégie nationale sur la main-d’œuvre 2018-2023 – Le Québec à l’ère du plein emploi, 2018, p. 24.] ».

Un phénomène historique majeur est cependant passé sous silence dans la Stratégie, à savoir la « disparition » des jeunes au Québec depuis plus de 35 ans.

1981-2010 : l’hécatombe

Selon Statistique Canada, le Québec a « perdu » quelque 347 800 personnes âgées de moins de 45 ans entre 1981 et 2010. Plus spécifiquement, le nombre de jeunes de moins de 15 ans a diminué de 13,6 % au Québec (-177 300), alors qu’il augmentait de 6,5 % dans le reste du Canada (ROC) et de 16,2 % en Ontario. La population des 15 à 44 ans, elle, a diminué de 5,1 % au Québec (-170 500), tandis qu’elle augmentait de 20,8 % dans le ROC et de 26,1 % en Ontario (voir le Tableau 1).

 

2010-2017 : un léger rebond

De 2010 à 2017, le Québec a « retrouvé » quelques 118 000 personnes âgées de moins de 45 ans. Le nombre de jeunes de moins de 15 ans a grimpé de 6,5 % (+79 600), ce qui est mieux que le ROC (+3,9 %) ou l’Ontario (+0,7 %). Le nombre de Québécois âgés de 15-44 ans, lui, a augmenté de 1,2 % (+38 400). Cette augmentation, certes bienvenue, reste anémique lorsqu’on la compare aux hausses correspondantes dans le ROC (+5,5 %) ou en Ontario (+5 %).

Le bilan net

Au total, le Québec a donc « perdu » quelque 229 700 personnes âgées de moins de 45 ans entre 1981 et 2017. Le nombre de jeunes de moins de 15 ans a diminué de 6,9 % au Québec (-97 600) pendant cette période, tandis qu’il augmentait de 10,7 % dans le ROC et de 17 % en Ontario. Et la population des 15 à 44 ans a diminué de 4 % au Québec (-132 100), pendant qu’elle augmentait de 27,5 % dans le ROC et de 32,4 % en Ontario.

L’embellie des années 2010-2017 pour les moins de 15 ans est peut-être un signe que la tendance est en voie de se renverser, mais il faudra en attendre la confirmation dans la prochaine décennie avant de considérer que la décroissance est derrière nous. Le Québec a déjà connu une telle embellie, quoique moins prononcée, entre 1986 et 1993, avec une hausse de 3,8 % (+51 700) de ses moins de 15 ans[2. Statistique Canada, Tableau 17-10-0005-01 : Estimations de la population au 1er juillet, par âge et sexe, 20 juillet 2018.]. Il a ensuite vu cette tranche de population chuter de nouveau, de 12,7 % (-179 600) entre 1993 et 2010.

Dans le cas des 15-44 ans, le Québec avait connu une période favorable entre 1981 et 1990 avec une hausse de 3,3 % (+108 900) avant d’entrer dans une longue période de décroissance et une perte de 8,3 % (-283 600) entre 1990 et 2007. La faible hausse observée entre 2010 et 2017 pourrait s’avérer éphémère.

Les jeunes Québécois se sont-ils exilés en masse pendant les années de décroissance ? Le Québec a connu un solde migratoire international nettement positif, mais en proportion nettement inférieur à celui de l’Ontario[3. Statistique Canada, Tableau 17-10-0008-01 : Estimations des composantes de l’accroissement démographique, annuelles, 20 juillet 2018.]. Quant au solde migratoire interprovincial, il est systématiquement négatif, ce qui semble indiquer que la capacité d’attraction du Québec est relativement faible[4. Statistique Canada, Tableau 17-10-0015-01 : Estimations des composantes de la migration interprovinciale, par âge et sexe, annuelles, 11 juin 2018.].

L’addition de ces mouvements de fond se traduit par un constat implacable : le Québec a perdu un nombre important de jeunes, tant les moins de 15 ans que les 15-44 ans, au cours des 35 dernières années. Il faut se préoccuper davantage de ce phénomène si on veut proposer une politique de la main-d’œuvre qui donne les effets souhaités.

Go East, Young People

La croissance de la population dépend de deux facteurs principaux, l’accroissement naturel (naissances-décès) et l’accroissement migratoire (immigration-émigration) international et interrégional, qui sont tributaires de facteurs complexes. On y retrouve au premier plan les facteurs à caractère économique, en particulier pour l’accroissement migratoire : la création d’emplois ; les perspectives de croissance ; la flexibilité du marché de l’emploi ; et plus généralement les possibilités de développement personnel et professionnel tant pour les adultes que pour leurs enfants.

Sur plusieurs de ces mesures, le Québec traîne de la patte par rapport aux autres provinces. Entre autres, seulement 18,5 % des emplois à temps plein créés au Canada depuis 35 ans l’ont été au Québec[5. Statistique Canada, Tableau 14-10-0287-01, Caractéristiques de la population active, données mensuelles désaisonnalisées et la tendance-cycle, 5 derniers mois.], et l’écart de PIB réel par habitant avec l’Ontario et le ROC s’est accru, respectivement de 71,7 et de 84,6 %[6. La croissance du PIB réel par habitant au cours des 35 dernières années a été de 50,2 % au Québec, 56,3 % au ROC et 53,3 % en Ontario. Statistique Canada, Tableau 384-0038 : Produit intérieur brut, en termes de dépenses, provinciaux et territoriaux, données de 2016.].

Que faire pour dynamiser le marché du travail et insuffler un nouvel élan à notre économie ? Le problème est complexe. La piste la plus prometteuse est sans contredit une plus grande ouverture à la concurrence et au secteur privé dans le cadre de politiques véritablement créatrices de richesse. Une économie trop protégée, par exemple par une prépondérance trop forte des droits acquis et de l’ancienneté, devient nécessairement plus sclérosée et moins accueillante. De même, une syndicalisation trop centralisée et monopolisée nuira de facto à la mobilité et favorisera des attitudes plus réfractaires aux changements.

Conclusion

La population de jeunes et de jeunes travailleurs a fortement baissé au Québec, et la province attire peu de migrants interprovinciaux. Le fait que des facteurs culturels ou linguistiques puissent expliquer en partie cette situation ne doit pas être un prétexte à l’inaction. Au contraire, les défis particuliers propres au Québec plaident encore plus pour des mesures qui rendront la province plus attrayante pour les familles et les travailleurs. À cet égard, notre performance relative des 35 dernières années n’est pas reluisante.

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