Peut-on créer une monnaie de toutes pièces ?

Doit-on se résigner devant la dépréciation de nos monnaies papier ? Peut-on raisonnablement créer une monnaie virtuelle ex nihilo ?
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Peut-on créer une monnaie de toutes pièces ?

Publié le 30 septembre 2020
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Par Christophe Romani.

Doit-on se résigner devant la dépréciation de nos monnaies papier ? Peut-on raisonnablement créer une monnaie virtuelle ex nihilo ? Ou bien un retour à l’étalon-or est-il souhaitable ? Existe-t-il d’autres possibilités ? Un panier de titres de propriété pourrait-il faire office de monnaie ?

La dépréciation de nos monnaies papier, la flambée du cours de l’or, ou encore l’apparition de devises virtuelles nous invitent à étudier les questions de l’origine et des fonctions de la monnaie. La théorie économique nous apprend ainsi qu’il n’existe probablement pas de système monétaire parfait. Il est cependant possible de se laisser aller à imaginer une nouvelle forme de devise, adossée à des titres de propriété.

L’origine et les qualités de la monnaie 

Dans la littérature économique, rares sont les auteurs qui, comme l’économiste autrichien Carl Menger, ont su développer une théorie monétaire réaliste, logique et sans modèle mathématique superflu.

La monnaie, explique Menger (Principes d’économies, 1871), est sans doute apparue spontanément, comme un attribut attaché à une marchandise préexistante, afin de dépasser les limites du troc et d’autoriser les échanges indirects.

Mais quelles sont les qualités qui permettent de conférer à un actif un caractère monétaire ? Puisque la fonction essentielle de la monnaie est de faciliter les échanges, selon Menger, cette marchandise se doit d’être aisément négociable, sans perte significative à la revente, et affichant un prix peu sensible aux quantités échangées.

Il est donc nécessaire qu’il existe pour cet actif un marché liquide et idéalement une cotation régulière. Par ailleurs, il est indispensable qu’il y ait une demande soutenue et constante, face à une offre relativement rare.

Ces dernières qualités sont essentielles pour expliquer, historiquement, la sélection naturelle de marchandises particulièrement précieuses pour tenir le rôle de monnaie. Ainsi, aux stades précoces du développement économique, le bétail, élément principal de la richesse de tout individu, a-t-il probablement fait office de monnaie.

Selon Menger, d’autres qualités monétaires telles que la facilité de transport, le faible coût de stockage, l’homogénéité, la divisibilité et la durabilité, permettent d’expliquer, à un stade plus avancé de la civilisation, l’émergence de monnaies sous forme de métaux précieux.

Le fait que des biens précieux s’imposent comme monnaie est finalement logique, dans la mesure où ils ont tendance à être naturellement accumulés pour leur valeur d’usage direct et afin de constituer une certaine épargne.

Les faiblesses des monnaies fiduciaires

Si pendant des siècles les Hommes ont échangé ces monnaies marchandise, comment expliquer que nos monnaies contemporaines, telles que l’euro ou le dollar, qui ne sont plus convertibles en or, aient une quelconque valeur à nos yeux ?

Même imposée par une autorité, une monnaie au cours forcé a toujours pour origine une marchandise sélectionnée au préalable par le marché. Les monnaies contemporaines sont ainsi des reliquats de certificats gagés sur un certain poids de métaux précieux. Depuis l’abandon de l’étalon-or dans les années 1970, la monnaie a toujours pour contrepartie une certaine quantité d’actifs détenus par les banques. Elle représente ainsi non plus un titre de propriété mais une créance sur le système bancaire.

Cette monnaie dite fiduciaire souffre cependant de défauts majeurs. En premier lieu, la demande en est réduite à des fonctions d’échange. En comparaison, pour une monnaie marchandise telle que l’or, la demande est soutenue non seulement par des usages monétaires mais aussi par des usages directs dans la joaillerie et l’industrie.

En second lieu, lorsque la monnaie fiduciaire est associée à un système bancaire centralisé à réserves fractionnaires, c’est-à-dire dont l’émission de crédit peut dépasser l’épargne disponible, il n’y a quasiment plus de limite à la création monétaire. Les banques centrales européenne et américaine ont ainsi reconnu récemment, à juste titre, leur capacité d’imprimer de la monnaie « sans limite ».

Au vu d’une demande fragile et d’une offre illimitée, la monnaie se déprécie et perd ainsi son rôle de réserve de valeur au profit d’autres actifs, tels que l’immobilier, les métaux précieux ou les actions.

La dépréciation agit comme une taxe : les salaires se doivent d’être constamment renégociés et les prix continuellement ajustés, à moins de sacrifier la qualité des produits. Rappelons qu’avant 1933, un dollar était convertible contre 1/20ème d’once d’or, soit une once d’or à 20 dollars. Aujourd’hui, l’once d’or se négocie à environ 2000 dollars, autrement dit un dollar s’échange pour 100 fois moins d’or qu’en 1933.

Les défauts des monnaies virtuelles

C’est en réaction aux faiblesses des monnaies fiduciaires que le bitcoin, la plus emblématique des cryptomonnaies, a fait son apparition pendant la crise financière des années 2008. De manière habile, le bitcoin prévoit, dans son code informatique, un nombre maximal d’unités monétaires et intègre un système de paiement sans intermédiaire.

Il offre ainsi une masse monétaire parfaitement stable et la possibilité de conclure des transactions de manière anonyme, une propriété pour laquelle il existe un certain marché.

Les monnaies virtuelles souffrent cependant de la même fragilité que les monnaies fiduciaires : elles n’ont pas d’autre usage que le paiement, et la demande n’est donc pas soutenue par une utilisation directe. Notons que les monnaies fiduciaires ont au moins le privilège du cours forcé, assurant toujours une demande minimum pour le paiement des impôts.

Par ailleurs, les qualités techniques du bitcoin restent fragiles puisqu’elles reposent sur une technologie qui peut être concurrencée à tout moment.

Un produit disponible en série limitée n’est pas toujours le gage d’une bonne affaire à la revente.

Le retour à une monnaie marchandise

Face aux défauts des monnaies fiduciaires et des monnaies virtuelles, existe-t-il une alternative ?

Comme on l’a vu, la monnaie apparaît de manière spontanée après un processus de sélection d’une marchandise préalablement accumulée par une partie de la population. Personne n’invente une monnaie « de toutes pièces ». Dans une prison, aucun gardien n’impose la circulation monétaire sous forme de cigarettes ou de marijuana.

Cependant, il n’est pas interdit de se laisser aller à imaginer quel actif pourrait émerger à l’avenir pour faire office de monnaie. Observons pour cela les principaux attributs contemporains de richesse, ainsi que leurs qualités monétaires.

Les métaux précieux, naturellement, sont toujours prisés, sous forme de bijoux ou de lingots, et le retour à une monnaie basée à 100 % sur l’or continue d’être discuté dans la littérature économique. Cependant, il faut reconnaître que l’histoire de cette monnaie est jalonnée de toutes sortes de manipulations, telles que la diminution de la quantité d’or dans les pièces, l’émission de certificats dépassant les réserves, ou encore la confiscation.

Milton Friedman, quant à lui, avançait qu’il était absurde d’extraire de l’or des mines pour l’immobiliser aussitôt dans des coffres (Capitalisme et liberté, 1962). Un argument sans égard pour la liberté individuelle mais digne d’être mentionné. Un marché libre pourrait certes sélectionner un retour à l’or, mais notons qu’il n’existe pas de marchandise aux qualités monétaires parfaites.

Les titres de propriété

Penchons-nous maintenant sur les actions, ces titres de propriété sur une part des entreprises, cotés sur un marché. Aux États-Unis plus qu’en Europe, les actions représentent une partie importante de l’épargne.

Les innovations des dernières décennies permettent par ailleurs d’investir directement dans des paniers d’action très diversifiés, associés à des indices comme le S&P500 ou le CAC40. Ces fonds indiciels de plus en plus populaires sont cotés sur des marchés très liquides.

Ils sont constitués par définition d’une quantité fixe de titres, sélectionnés selon des critères de rentabilité et de capitalisation. La demande est, elle, soutenue par les entrepreneurs et les épargnants. Liquidité du marché, rareté de l’offre et intensité de la demande : autant de qualités monétaires essentielles.

La création de monnaies garanties par des actifs financiers a déjà été évoquée par Pascal Salin dans les derniers chapitres de son livre Les Systèmes Monétaires (Odile Jacob, 2016). Notons aussi que le paiement en actions se pratique déjà, notamment dans le cadre d’opérations de fusions-acquisitions.

Les marchés actions sont certes très volatils, mais il faut admettre que ceci est dû en partie à la volatilité des devises de cotation, c’est-à-dire aux monnaies fiduciaires elles-mêmes. Par ailleurs, si un panier d’action s’imposait comme monnaie, tous les prix seraient probablement exprimés dans cette nouvelle monnaie.

Notons aussi que sur de longues périodes et en réinvestissant les dividendes, la performance des grands indices diversifiés dépasse souvent de loin celle des métaux précieux. Le pouvoir d’achat d’une telle monnaie aurait donc tendance à s’apprécier dans le temps. Et les comptes courants seraient naturellement rémunérés par le versement de dividendes.

Ce retour à une monnaie marchandise adossée à des titres permettrait l’abandon du système monétaire centralisé contemporain, pour laisser la place à une nouvelle concurrence entre les intermédiaires financiers.

Dans un avenir proche, il est probable que les grandes entreprises du secteur technologique, qui s’intéressent au secteur financier, proposent l’achat et l’échange de fonds en actions directement sur leurs plateformes. Cette concurrence avec le système bancaire pourrait renforcer l’intégrité d’une nouvelle monnaie assise sur des réserves à 100 %.

Concernant les risques de manipulation et de contrepartie, en comparaison avec les métaux précieux, notons qu’il est probablement plus facile de contrôler un panier de titres immatériels que de faire l’inventaire d’un stock d’or immobilisé dans un coffre.

Après le bétail, une des premières monnaies historiques, puis les matières inertes, métaux et papier, il est ainsi possible qu’une nouvelle monnaie émerge dans le futur, basée à nouveau sur des actifs vivants, tels que les titres de propriété sur les entreprises humaines.

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  • Il n’y a jamais eu, il n’y a pas, il n’y aura jamais de monnaie qui vaille !

    • voir histoires catastrophiques des monnaies

      • Son histoire est peut-être catastrophique mais la monnaie est une des plus inventions majeures de l’humanité, du même ordre que le feu ou la roue.

        • L’idée de génie est d’avoir remplacé le bétail par de beaux et rares cailloux … jusqu’au coup de balai de Nixon.

          • Le support physique monétisé est accessoire. C’est bien le concept de monnaie qui est l’invention majeure, peut-être apparu sous forme de reconnaissance de dette en même temps que l’écriture (loi, contrat, comptabilité…) Au passage, on voit que la monnaie relève du domaine privé, certainement pas du régalien.

            • Justement, ce que je trouve astucieux c’est d’avoir matérialisé les dettes sur un support compact, rare, inaltérable et infalsifiable.
              La monnaie-pépite est quand même plus pratique que la monnaie-bétail pour échanger: moins encombrante, durable et ni bruyante ni gourmande.
              Cette invention civilisatrice, naguère traitée de relique barbare, aura survécu grosso merdo de Cro-Magnon à Trump: la boucle est bouclée.

  • Les Etats feront tout ce qui est en leur pouvoir pour retarder la possibilité pour d’autres qu’eux de contrôler la monnaie, ils auraient trop à y perdre. Voir les réactions officielles au BitCoin.

  • L’or est déjà taxé, par la taxe sur les métaux précieux qui en limite l’usage (et perturbe a liquidité). Vous rendez-vous compte? La vente de pièces d’or est taxée en France, tout comme la vente d’une montre de luxe, de bijoux, oeuvres d’art, ou de bitcoins. A mon sens, c’est du vol, en tant qu’ingérence de l’Etat dans les affaires de ses concitoyens.
    Pourtant, je reste persuadé que tous les actifs physiques, des oeuvres d’art aux montres, en passant par les diamants, biens immobiliers et enfin les métaux, sont le meilleur moyen de préserver sa richesse dans le temps face à un Etat qui joue du chéquier de façon inconséquente, directement ou par le biais de l’Europe.
    N’oubliez pas une chose :
    Toutes les monnaies chutent.
    TOUTES LES MONNAIES CHUTENT.
    Certaines chutent plus vite que d’autres.
    Certaines chutent à la même vitesse.
    Mais vous ne gagnerez pas à accumuler de la monnaie, qui finira par tendre vers sa valeur réelle : zéro.

    • Heureusement la France n’est le seul pays en Europe…
      Les biens immobiliers, oui, mais pas en fRance …

    • @gr33n-Je voudrais ajouter que les patrimoines sont taxés lors des successions à 45 % à partir de 1.805.677 € selon l’article 777 du Code général des impôts.
      A partir de là, les patrimoines les plus fortement taxés sont quand constitués de titres de propriété sur entreprises (actions). La stabilité de la monnaie n’en est pas pour autant stabilisé sauf par des indices larges
      Je vous répondrai qu’à partir de 45 % de taxes c’est aussi du vol.(et même bien avant)

  • Certes, mais la mafia au pouvoir laissera-t-elle faire ❓

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