Vaccins : pourquoi tant de haine ?

Elderly man and woman sitting on a syringe and copy space on top. Vaccination concept BY Jernej Furman (CC BY 2.0) — Jernej Furman, CC-BY

OPINION : il faut s’inquiéter de ce que révèle la haine dans le débat, légitime et nécessaire, sur les vaccins. D’abord, la défiance à l’égard de gouvernants.

Par Drieu Godefridi.

Bien qu’impliqué depuis des années dans des débats publics qui excitent les passions — tel l’écologisme comme idéologie politique — j’ai rarement vu autant de haine dans l’argument que sur le thème des vaccins anti-Covid.

Disclaimer (comme on dit dans la presse anglo-saxonne) : après une étude approfondie du sujet, je suis favorable aux vaccins anti-COVID sur une base volontaire (sans obligation). Une position pas si évidente à tenir, sachant que la grande majorité des antivax — c’est ainsi que se définissent 22 % des Américains, leur terme, non le mien — sont plutôt de « notre » bord.

Alors, prenons les anti-vax au sérieux. Examinons leurs arguments.

Vaccins : les arguments des anti-vaxx

« Les vaccins tuent plus que le virus. »

Variante de cet argument : « Le COVID n’est pas plus dangereux que les vaccins. » Prenons l’exemple du Royaume-Uni : 130.000 morts du COVID, quelques dizaines des vaccins. La proportion est comparable dans tous les pays qui fournissent des données. Cette « théorie » ne mérite pas davantage de considération.

 

« Les vaccins empiètent de façon inacceptable sur la liberté de l’individu ! »

Un argument quel tout libéral digne de ce nom doit considérer avec attention. Relevons qu’il n’existe à l’heure actuelle aucun pays occidental qui ait imposé les vaccins. Aucun ! Tandis que nombre de vaccins sont imposés depuis des années à certaines catégories de population (par exemple, en milieu hospitalier), les vaccins anti-COVID ne sont pas obligatoires pour 99% des Européens et des Américains (il existe un débat, réel et pertinent, sur la vaccination obligatoire en milieu hospitalier).

La seule stratégie mise en œuvre par les 200 pays de la planète face au COVID, avant l’arrivée des vaccins, était l’enfermement (sous le nom plus doux de « confinement », « lockdown » sonne plus clair en anglais). Dès lors, question aux partisans de la liberté — dont je suis, sur le mode Braveheart — entre l’enfermement et les vaccins, votre cœur balance-t-il ? Quelle est cette troisième voie que vous semblez discerner — sans jamais la formuler — et qu’aucun des 200 pays de la planète n’a choisi d’emprunter ? Dans le monde réel, les vaccins sont pour l’heure, et très littéralement, le passeport et la condition du retour à la liberté.

Le régime totalitaire chinois fait évidemment moins de manières et choisit de privilégier, jusqu’à ce jour, l’enfermement : quand il confine, les gens ne peuvent plus sortir de chez eux. Du tout. Même pas pour promener le chien (le pauvre). On les voit le soir à leur fenêtre : pas pour féliciter le personnel hospitalier, mais pour supplier qu’on leur amène à manger. Le confinement est total, jusqu’à l’éradication complète du virus dans la zone concernée. Est-ce l’alternative aux vaccins que nous proposent les partisans de la « liberté » ?

 

« On ne connaît pas les effets secondaires de ces vaccins ! »

Relevons que si les nouveaux vaccins ont été conçus dans un délai record — c’était l’objectif de l’administration américaine ! — l’intégralité des protocoles scientifiques les plus exigeants ont été scrupuleusement respectés. Constatons qu’avec trois milliards de personnes vaccinées, on commence à discerner de façon claire l’absence d’effets de bord significatifs. Alors bien sûr pourraient surgir des effets de long et très long et très très long terme. Mais cette proposition est irréfutable : on ne peut pas prouver le contraire, aussi vrai que le surgissement d’un effet quelconque — tel Godot — est toujours théoriquement possible. Ce qui ne prouve rien.

Il est d’ailleurs piquant de voir des libéraux qui démontrent depuis 20 ans l’inanité du « principe de précaution » pris au sens strict, en exiger l’application la plus maximaliste et théorique dès lors qu’il s’agit des vaccins anti-COVID.

 

« Poser une question ce n’est pas être complotiste »

Quand on constate que nombre d’arguments antivaxx sont complotistes au sens strict — fondés sur l’existence supposée d’un complot mondial entre 200 pays + Big Pharma pour la bonne mesure — on répond « La différence entre une thèse complotiste et la vérité ? Sept semaines en moyenne ! ». Une réponse qui a le mérite de l’humour, ce qui est assez rare dans ce débat pour être salué.

La presse classique s’est fourvoyé sur tant de sujets, se faisant plus militante qu’en recherche de vérité, que la défiance à son égard est compréhensible. Ainsi la thèse de Trump « agent russe », qui a fait les titres de la presse mondiale pendant trois ans (sic) s’est-elle avérée complotiste au sens strict — n’ayant jamais reposé sur aucun élément matériel.

Toutefois, le complotisme n’est ni de droite, ni de gauche : il est simplement une erreur intellectuelle. Ce n’est parce que des thèses taxées de complotistes se sont avérées exactes, que cela valide toutes les thèses complotistes. Souvenons-nous que la plus grande théorie complotiste de l’époque moderne — le Protocole des Sages de Sion — était un faux grossier, qui a excité les passions meurtières contre les Juifs pendant des décennies, jusqu’à l’abomination absolue de la Shoah. Prendre le complotisme à la légère est une faute.

Poser une question ce n’est pas être complotiste. La critique rationnelle se fonde sur des questions — dont on cherche la réponse, dans les faits et par la démonstration rationnelle. Le complotiste ne pose pas une question dont il cherche la réponse : la question est sa finalité. Le soupçon est la source, l’horizon et l’objectif ultime de la posture complotiste.

 

Le « EU Digital Covid Certificate » des personnes vaccinées excite mêmement les passions

Passons sur ceux qui exhibent une étoile jaune, se figurant qu’en tant que non vaccinés ils sont désormais comme les Juifs pendant la guerre : parce qu’il faut éviter de singulariser le plus extrême, technique d’argumentation bassement démagogique du type Schopenauer (L’art d’avoir toujours raison). Les plus « modérés » comparent le « pass européen » — l’idée même d’un « pass » — à l’Ausweis, pensant que c’est quand même nettement plus acceptable que l’étoile jaune imposée aux Juifs pendant la guerre. L’Ausweis était la carte d’identité allemande délivrée aux Français pendant l’Occupation, attestant principalement du fait qu’ils n’étaient pas juifs. La comparaison n’est donc pas vraiment « modérée ».

Elle est surtout fausse : le but du « pass européen » n’est pas d’entraver la mobilité, il est de la faire renaître. Soyons clair : pour se déplacer, notamment en avion, l’alternative est actuellement entre le pass européen et le test PCR. Test PCR qui suscite lui aussi la haine des antivax. Pourtant, la question est simple : l’avion est un milieu essentiellement clos et hyperfavorable à la circulation du virus. Aucun être humain sensé qui a vu mourir des gens du COVID — quatre millions de morts, souvent dans des conditions atroces — n’ira se fourrer dans une boîte de Pétri, ni n’y fourrer ses enfants, s’il n’existe aucun contrôle à l’entrée. Le pass européen doit être compris comme une simpe alternative au test PCR — ce qu’il est.

Un mot tout de même à ceux qui arborrent l’étoile jaune. À vous qui colportez ces comparaisons, je propose la simple expérience suivante : se mettre quelques instants dans la peau d’un Français juif en 1941, votre sexe, votre âge, votre région : votre quartier, et pourquoi pas votre appartement ? Vous êtes Français, juif, en 1941. Que ressentez-vous ? Vous ne pouvez sortir en rue qu’en arborant l’étoile jaune, infamie qui vous désigne à la vindicte de vos compatriotes — les crachats vous sont un moindre mal, car en fait vous n’avez plus aucun droit, vous n’êtes plus rien — et vous singularise comme en sursis, car tout le monde sait ce qui vous attend.

Vous vivez dans la terreur — pas la peur, la terreur, car ce n’est qu’une question de temps que des Français — vos anciens voisins ? — viendront vous arrêter : vous, votre conjoint, et vos enfants — les Français de Vichy ont insisté pour rafler les enfants, que les Nazis allemands ne demandaient pas — ensuite vous parquer dans un wagon à bestiaux, destination l’immolation. Wagon à bestiaux au sens propre : il y a la paille, on sent encore l’odeur des vaches et des porcs qui vous ont précédé. Si vous survivez au trajet, à la pestilence absolue d’un amas de chairs qu’on animalise à dessein, vous émergez — vous ! — dans un camp de concentration, en attente de votre extermination.

Tout cela, vous le savez, car on savait tout depuis le début — la récente publication du Journal de Morand, ministre à Vichy, en atteste pour la énième fois — vous connaissez l’inexorable séquence qui s’est enclenchée depuis le premier accrochage de l’étoile jaune au revers de votre manteau. Maintenant posez-vous sincèrement la question : la comparaison entre les obligations documentaires qui vous sont faites dans le domaine sanitaire et l’étoile jaune vous paraît-elle fondée ? Je suis libéral. J’exècre ces obligations documentaires, surtout quand elles émanent d’un gouvernement aussi incompétent que celui de M. Macron. Mais les comparaisons avec les Juifs en 1941 blessent la mémoire des morts.

Les mêmes qui nous expliquaient que le COVID était une « grippette », face à laquelle les gouvernants ont réagi de façon totalement dispoportionnée, car en réalité il ne fallait rien faire du tout — soigner les malades, même s’il n’existe en juillet 2021 aucun protocole validé à cet égard, seulement des pistes prometteuses — se montrent aujourd’hui convaincus que les nouveaux « variants » du COVID sont si virulents qu’aucun vaccin n’en pourra jamais venir à bout. Limitons-nous à constater qu’à ce jour, cette thèse est fausse : aucun variant ne s’est développé qui tient les vaccins en échec. Ce qui ne garantit pas l’avenir — cfr. l’argument ci-dessus — mais dit la réalité de ce qui est. Par ailleurs, les nouveaux vaccins — ils ne sont pas seulement nouveaux parce qu’ils viennent de sortir, ils reposent sur une technologie novatrice — sont essentiellement adaptables aux variations de la souche virale.

Vaccins : quand vient la crucifixion morale

On vous pousse sous le nez la photo d’un jeune d’une vingtaine d’années mort après l’administration d’un vaccin anti-COVID. Certes, la corrélation n’est pas la causalité et il serait sage d’attendre le rapport médical sur les causes du décès avant d’instrumentaliser l’image de la personne décédée. Mais il faut dire le vrai : les vaccins anti-COVID, comme toute médication, ont des effets de bord.

Oui, parfois le vaccin tue, principalement lorsqu’il suscite une réaction allergique. C’est un fait. Le nier serait absurde. Mais il faut regarder l’image globale, car rien de ce qui est humain n’est pur comme les mathématiques. Les vaccins ne sont pas magiques, ils ont beau être des prouesses de science et de technologie, ils n’en sont pas moins imparfaits. Aucune médication n’a jamais pu ni ne pourra jamais prétendre à la perfection, 100% d’efficacité, 0 effet de bord. Reprenons l’exemple du Royaume-Uni : 130.000 morts par COVID, quelques dizaines du vaccin. Chaque mort est insupportable. Précisément.

Enfin, il y a le grand mélange : ceux qui vous taxent de vouloir « piquer » les nouveaux-nés parce que vous avez constaté l’efficacité factuelle des vaccins. Ou d’être stipendié par « Big Pharma ».

Ou d’être sous l’empire du graphène soi-disant présent dans les vaccins, ce qui vous conduit à la position « délirante » d’être favorable aux vaccins. La liste est longue. Les effets de bord des vaccins méritent d’être soigneusement étudiés, mais pas sur le mode de l’amalgame, « pire des malhonnêtetés intellectuelles » (Raymond Aron). Dit autrement, ce n’est pas parce que « Big Pharma » a limité sa responsabilité contractuelle que les vaccins vont tuer des dizaines de millions de personnes, comme on le lit. L’intelligence distingue, en commençant par le principal et l’accessoire.

La raison est le propre de l’Homme

De façon plus générale, il faut s’inquiéter de ce que révèle la haine dans le débat, légitime et nécessaire, sur les vaccins. D’abord, la défiance à l ’égard de gouvernants perçus comme n’étant plus représentatifs — ce qui est souvent exact.

Le « complotisme » quant à lui — dans lequel ne versent pas nécessairement les antivaxx, seulement la majorité — mérite une étude plus approfondie. J’y décèle un mélange puissant, extrêmement puissant de tribalisme et de négation du réel.

La raison est le propre de l’homme.

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