Afghanistan : l’échec cuisant de la tentation impériale américaine

L’Afghanistan devait être la première guerre américaine en vue de reconstruire le monde de l’après-guerre froide. Un échec lugubre.
Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Afghanistan : l’échec cuisant de la tentation impériale américaine

Publié le 31 juillet 2021
- A +

Par Frédéric Mas.

Après presque 20 ans de conflits qui ont laissé l’Afghanistan plus instable que jamais, les Alliés plient bagage, laissant un pays assiégé par des Talibans en pleine dynamique de reconquête. L’armée américaine devrait avoir totalement quitté le sol Afghan le 11 septembre prochain. L’échec de la coalition menée par Washington n’est pas seulement une catastrophe humanitaire, économique et stratégique.

Elle est l’avatar sinistre d’une illusion impériale qui a aveuglé les élites politiques américaines pendant des décennies, leur laissant croire que l’interventionnisme politique et militaire tous azimuts permettrait de reconstruire un monde à leur image. Il n’en a rien été, au contraire.

L’illusion du moment unipolaire

La chute de l’Union soviétique a donné aux élites politiques américaines une impression de toute puissance. L’Amérique avait gagné la guerre froide non pas en jouant la temporisation et la prudence, mais en se lançant dans une stratégie agressive de domination militaire qui allait pousser l’empire soviétique à s’effondrer.

Cette logique de guerre, mobilisant l’État et lançant le complexe militaro-industriel dans une compétition effrénée pour la prééminence mondiale, a finalement favorisé ce qu’Hubert Védrines avait appelé « l’hyperpuissance américaine » : un État suffisamment puissant culturellement, diplomatiquement et militairement pour dominer le monde entier.

Peu d’observateurs firent remarquer qu’en s’instituant exécutif mondial sans contre-pouvoirs, l’Amérique se préparait à abuser de son pouvoir comme n’importe quel pouvoir sans limites concrètes. Plus étonnant encore, peu d’observateurs anticipèrent le retour de la Chine dans le jeu mondiale et donc la faiblesse conceptuelle de toute idée impériale américaine.

Dans un célèbre article publié dès 1990 dans la revue Foreign Policy, le néoconservateur Charles Krauthammer parlait déjà de l’ère post-soviétique comme d’un moment unipolaire, c’est-à-dire dominé exclusivement par les États-Unis.

La première guerre en Irak avait donné aux néoconservateurs le signal : le monde était désormais le terrain de jeu américain, et rien ne pouvait plus les arrêter pour le remodeler à son image. L’Afghanistan sera la première guerre américaine en vue de reconstruire le monde de l’après-guerre froide.

L’Afghanistan et l’occasion du 11 septembre

Les attentats du 11 septembre 2001 orchestrés par Al-Qaeda ont été l’occasion pour les tenants de l’empire américain de pousser auprès du président G. W. Bush, Jr l’agenda politique qu’ils ruminaient depuis déjà une décennie. Peu importe si le lien entre Ben Laden et l’Afghanistan était plus que ténu.

Lors du discours sur l’État de l’Union de 2002, le président des États-Unis choisit tout simplement de tordre la réalité pour justifier la guerre. Il explique que les services de renseignement ont découvert des plans de centrales nucléaires et d’installations publiques d’eau dans des caves tenues par Al-Qaida sur sol Afghan.

La « menace » fit suffisamment peur pour justifier l’intervention en Afghanistan tout comme la guerre préventive en Irak. La « quatrième » guerre mondiale était lancée, la troisième étant la guerre froide, contre cet ennemi aux contours fluctuants qu’était la « terreur » puis le terrorisme.

Aider l’Empire et mettre la main au porte-monnaie

Le rôle actif de l’Europe, dans cette configuration impériale, était de servir. En 2003 paraissait l’ouvrage de Robert Kagan intitulé « La puissance et la terreur ». Ce néoconservateur qui avait l’oreille de la Maison-Blanche y expliquait doctement que la divergence stratégique essentielle entre le vieux et le nouveau monde reposait sur la place de la force dans le domaine des relations internationales.

Alors que l’Europe rationalisait sa faiblesse en défendant la paix et la diplomatie en matière de politique étrangère, les États-Unis restaient dans la « posture du gladiateur » (Hobbes) défendant la démocratie dans le monde en s’appuyant sur sa formidable force de frappe militaire et politique. L’Amérique pour Kagan était un peu comme John McLane dans Die Hard, un héros défendant la veuve et l’orphelin malgré lui.

Il était donc bel et bon de lui témoigner sa gratitude, et surtout de participer militairement et financièrement à toutes ses expéditions à venir plus ou moins calquées sur la geste formidable d’un Ronald Reagan triomphant de l’Union soviétique[1. Quitte, là encore, à tordre l’histoire pour attribuer aux USA le beau rôle et à l’Europe celui de suiveur passif, ce qui n’a jamais été le cas, comme l’a bien montré Pierre Hassner dans son livre publié peu de temps après La Terreur et l’Empire. La violence et la paix II.].

Le pamphlet fit grand bruit quand il fut traduit en France, mais ne représentait qu’un essai parmi tant d’autres visant à vendre l’image d’une Amérique non plus comme simple leader du monde libre, mais comme véritable administration néo-impériale du monde à venir. Et dans ce monde néo-impérial, personne n’avait son mot à dire en dehors de l’administration américaine elle-même.

Les USA désormais pouvaient engager n’importe quel conflit sur le globe, le rôle des Européens devaient être de les suivre et même de les soutenir financièrement. L’OTAN, de fait, se trouvait désormais mobilisé pour l’empire, bien loin de son rôle de défense et de protection de l’Europe Occidentale.

L’unipolarité se doublait d’une volonté d’hégémonie politique, technologique et stratégique méprisante à la fois des ennemis et des alliés, ces derniers étant priés de se soumettre sans discuter. Et ceux qui discutèrent, comme le firent la France ou l’Allemagne au moment de la seconde guerre du Golfe, s’attirèrent les foudres des bureaucrates de Washington rhabillés en Cicéron d’opérette.

Afghanistan : la catastrophe humanitaire et stratégique

Mais rien ne se déroula comme prévu : déclencher des guerres sans savoir les terminer a un coût humain et matériel extraordinaire que les élites de l’ère Bush n’avaient visiblement pas anticipé. Après avoir chassé les Talibans du pouvoir en Afghanistan, les Américains poussèrent un régime à leur image dirigé par Hamid Karzai puis Ashraf Ghani.

Le nouveau pouvoir afghan devait être une démocratie libérale, avec son parlement, ses élections et ses droits protégés par l’État. Dans The American Conservative, James Bovard rappelle même que Bush avait justifié l’intervention américaine pour « protéger le droit des femmes[2. Argument repris en France par Nicolas Sarkozy pour justifier l’envoi de militaires français au sein de la coalition de l’OTAN patronnée par les États-Unis.] » dans un pays notoirement dominé par un Islam particulièrement réactionnaire.

Le gouvernement transitoire afghan fut porté à bout de bras par les États-Unis à coups de milliards de dollars. Sans aucune légitimité aux yeux d’un pays fracturé ethniquement et culturellement, notoirement corrompu, il reste essentiellement circonscrit à la ville de Kaboul.

Lors de la réélection de Karzai en 2009, après des élections contestées, le gouvernement adopte une loi autorisant les maris à violer leurs femmes, et éventuellement à les laisser mourir de faim en cas de refus de l’acte sexuel. La démocratisation promise du pays n’a jamais eu lieu, et les femmes, mais aussi les jeunes garçons, sont restés des citoyens de seconde zone et des proies sans véritable protection constitutionnelle.

Les États-Unis ont perdu un peu moins de 2000 hommes (la France en perdit 89), l’armée régulière afghane sans doute des dizaines de milliers (ils ont arrêté de compter) et les pertes civiles se situent selon l’ONU entre 32 000 et 60 000.

Infographic: Afghanistan: The Graveyard Of Empires | Statista You will find more infographics at Statista

C’est aussi leur réputation que l’Amérique perdit en Afghanistan : comme en Irak, on découvrit que l’administration américaine avait créé et encouragé la torture, pratiques aux antipodes des arguments moraux brandis par les défenseurs de l’empire américain de l’époque.

Les défenseurs de l’Empire n’ont tiré aucune leçon de leur échec en Irak et en Afghanistan, et continuent régulièrement à presser l’exécutif américain d’employer la force pour défendre la prééminence américaine dans le monde.

Comme l’observait Nassim Nicholas Taleb, tant que cette fraction de l’élite occidentale ne jouera pas sa peau, et pourra encourager à la guerre sans en endurer directement le coût sur leurs vies, leurs familles et leurs intérêts, ils continueront à s’aveugler et à défendre les guerres perpétuelles loin de chez eux.

Voir les commentaires (25)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (25)
  • D’abord ce sont les russes qui se son enlisés dans la 1ère guerre d’Afganistan pour éviter que le cancer des talibans ne se propage.
    Ensuite les américains sons arrivés avec leurs alliés occidentaux (France y compris) pour jouer les pompiers et ils ont eu la désagréable surprise de se recevoir des cailloux (image) et plus encore ! La lutte contre la drogue faisait aussi parti des objectifs (pavot).

  • Pas très libéral comme commentaire : le pavot et la feuille de coca sont des produits comme les autres et si les gens se droguent, ca les regardent.

    En plus votre solution n’a jamais fonctionné nulle part (cf Colombie, etc.) pour tout un tas de raisons, la 1re étant que le pouvoir local en place bénéficie de cette rente.

  • ce n’est ps un échec .L’essentiel est de mener la guerre sur le territoire des terroristes pas des USA et en cela c’est une réussite.Comme dit un proverbe de chez eux « vaut mieux voir pleurer leurs mères que les nôtres »

  • Imposer la démocratie en Afghanistan…
    D’abord, est – ce la vraie raison de l’intervention américaine ? On ne vit pas dans un monde de bisounours et il y a des raisons économiques et politiques plus prosaïque.
    La démocratie ne s’impose pas. C’est un contresens.
    La démocratie, si elle existe, repose sur une culture et des valeurs qui n’existent pas en Afghanistan ni dans aucun pays de culture tribale et islamique.

  • Il semble de Monsieur Mas a oublié la cause de l’intervention américaine en Afghanistan. Le 11 septembre et les camps d’entraînement d’Al Quaïda dans ce pays!

  • Les plantes repoussent au cas où vous l’ignoreriez! Cela a déjà été fait en Amérique du sud.

  • Article très orienté contre les USA mais l’auteur oublie ( volontairement ???) qu’avant l’intervention américaine il y a eu une intervention longue et qui a également échoué des soviétiques !!! Il y a donc certainement un problème dans ce territoire qui ne sera pas résolu par les deux puissances mondiales ; peut-être que l’impérialisme communiste chinois réussira ou s’y cassera également les dents !!!!

    • en l’occurrence, les Américains après avoir aidé à évincer les Russes, ont pris leur place. Ils sont tellement persuadés d’avoir le meilleur système politique qu’ils veulent l’imposer partout! Pourtant, la démocratie ne s’impose pas: si elle ne vient pas de la base de la population ça échoue. L’Afghanistan ressemble à l’Europe des 11° & 12°siècles: système clanique, féodalité, ethnies et langues différentes, même emprise du religieux sur le temporel(manger du lard en carême pouvait vous mener au bûcher!)

    • La Chine de Xi ne cherche certainement pas à s’installer en Afghanistan, ils sont plus futés que la Maison blanche: il semble maintenant évident qu’ils soutiennent les talibans (argent, armes), et ils ne cachent même pas leur soutien politique puisqu’ils ont officiellement accueillis des chefs talibans sur leur sol. Ils en ont profité pour faire une déclaration assassine contre les américains, en les traitant d’incapables et en poussant le foutage de gueule en les accusant d’être responsables de l’invasion talibane !

  • en diplomatie, les Américains sont des butors: si leurs $ ne marchent pas, ils sortent l’artillerie lourde! n’oublions pas que ce sont eux, au départ, qui ont suscité et armé les talibans, avec la complicité du Pakistan, pour évincer les Russes de la région. Ça ne date pas d’hier, au temps de la reine Victoria et de l’empire Britannique, cette région était déjà disputée aux Russes.

  • Quel simplisme, l’invasion de l’Afghanistan était la réponse aux attentats du onze septembre (et non une « illusion impériale »), attentats organisés depuis le pays, il ne s’agissait nullement « d’un lien ténu », mais de la réalité.
    Trouver les clichés, les déformations et le vocabulaire souverainistes (« l’empire » par ci, « l’empire » par là…) dans Contrepoints, quelle déception.

    • Langage typique de la gauche lorsqu’il s’agit des USA. Monsieur Mas nous avait déjà infligé des articles pro-Macron avant les élections présidentielles. Il devrait se renseigner dans un dictionnaire sur la définition d’un empire. La Russie est un empire, puisque elle a annexé de nombreux pays. Ce n’est pas le cas des USA!

      • « Monsieur Mas nous avait déjà infligé des articles pro-Macron »

        N’importe quoi…

        Veuillez nous indiquer les articles en questions que l’on puisse juger par nous-même. Chercher à faussement discréditer l’auteur faute d’avoir la capacité à contre-argumenter sur le fond est typique des méthodes de gauchistes.

        • Sous Hollande, Contrepoints avait fait un virage « liberal » au sens américain et Macron avait même été régulièrement encensé sur ce site pendant sa campagne. Ce n’est que depuis la crise covid que Contrepoints est de nouveau bien plus « libéral » au sens francophone.

          Je pense qu’il est excessif de considérer les USA comme une puissance coloniale, mais d’un autre côté, force est de constater que les interventions en Irak et en Afghanistan ont un air de Vietnam…

  • Etonnant que l’on ne parle plus de Dick Cheney dont le rôle fut crucial dans le déclenchement de la guerre en Irak et en Afganistan… scellant cette attitude impérialiste pour de nombreuses années. En 2018, le Film « Vice » https://www.youtube.com/watch?v=hwqvplvAyUM explique bien son rôle… Ce film semble completement oublié… !!! Les gens ont la mémoire courte…

    • Un film ne reflète que les idées de son réalisateur. C’est donc de la fiction. Cessez donc de prendre celle-ci pour la réalité. Quand à l’impérialisme, vous devriez vérifier sa définition dans un dictionnaire. C’est prendre en main le gouvernement et l’économie d’un pays. Ce qui n’a jamais été le but en Afghanistan, qui ne fut que virer les talibans!

  • Pour ceux qui comprennent l’Anglais, un extrait d’un article paru dans The New Yorker à propos du film Vice:
    « McKay (directeur du film) takes pains to make connections between Cheney and the present political moment. He shows us a clip of Ronald Reagan promising to make America great again, one of a young Donald Trump, and another of a young Mike Pence. Here, because McKay doesn’t engage with Cheney’s ideas, he misses the difference between Cheneyism and Trumpism. It’s no accident that almost all of Cheney’s neoconservative friends despise Trump. He’s a withdrawer, not a power projector. He doesn’t see globalized American business as an indispensable ally in maintaining a one-superpower world. He manifestly lacks the patience and the discipline to salt the government with dozens of his loyal minions, or to rewrite obscure legal and regulatory codes to enhance his power, as “Vice” shows Cheney doing. And Trump has never lulled anybody into thinking of him as a government technician with no agenda, as Cheney did for decades.

    Trumpism is public. It carries the risk of reawakening hateful public sentiments that had been temporarily quieted. Cheneyism is private. It carries the risk of a vast, consequential government project being initiated before anybody has realized what the United States has committed itself to. Trumpism is politics. Cheneyism is government. Cheneyism is scarier. »

  • Je pense que les USA n’ont pas retenu les grandes leçons de la Grèce antique, notamment la notion d’hubris.
    Ils n’ont pas compris qu’il existe des limites non dites, non écrites à toute action des hommes.
    Savoir quand il faut s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard, n’est en rien un exercice facile mais néanmoins, des signaux préalables étaient là : en dehors de l’épisode de Tempête du Désert, les USA ont montré qu’ils ne sont pas capables de remporter une guerre. Tempête du Désert a fonctionné car offensive limitée, vaec des objectifs politiques définis, et face à un acteur étatique.
    Cette guerre là respectait les limites. Depuis, les guerres totales qui ont été livrées, posaient problème et de toute évide,nce risquait de se situer du mauvais côté de cette limite.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Par Fredrik Segerfeldt.

Chers Français,

L’écrivain suédois Vilhelm Moberg a écrit une tétralogie sur l’émigration suédoise vers l’Amérique. Environ un quart de la population a abandonné le petit pays arriéré du nord entre 1870 et 1920. Vous ne feriez jamais une épopée nationale d’une série de romans sur le départ de la France. Votre attachement à sa grandeur est trop importante. Mais nous sommes comme ça. Comme on le verra dans cette lettre, notre arrogance se situe à un autre niveau.

Le quatrième livre de la série de Mob... Poursuivre la lecture

Par Ahmad Salah.

Le retrait précipité des troupes américaines d’Afghanistan a laissé une entaille importante à la réputation de la Maison-Blanche auprès du public américain, au Proche-Orient et dans le monde en général. Washington a été fortement critiqué pour la trahison du gouvernement afghan, qui a ouvert la voie aux talibans pour prendre le pouvoir.

Il est tout à fait naturel que de tels événements aient créé un terrain fertile pour l’incertitude parmi les alliés des États-Unis dans la région. Certains d’entre eux ont commen... Poursuivre la lecture

Par Mitch Menet.

La récente fusillade à l'université de Perm au sud de l’Oural déplace le débat habituel sur le contrôle des armes feu. On passe des gun free zones des tristement célèbres fusillades aux États-Unis à une université russe où les armes sont également parfaitement interdites. Cet événement n’est d’ailleurs pas le premier du genre. Moscou déplore au moins trois fusillades en deux ans qui ont fait les gros titres.

La situation russe 

Dans la fédération russe, le taux d’homicide est en baisse constante depuis 2002 (Pou... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles