La défiance : cette taxe silencieuse qui pénalise la prospérité

manifestation pass sanitaire bastille (crédits FMas)

La crise sanitaire n’a fait au fond qu’accélérer une dynamique de défiance qui, pour le politologue Francis Fukuyama, remonte au moins au XVIe siècle.

Par Frédéric Mas.

Mauvaise évaluation des pouvoirs publics ? Mépris bureaucratique pour le débat démocratique ou tout simplement panique sanitaire au sommet ? Peu importent les raisons, le caractère punitif de la politique sanitaire d’Emmanuel Macron avec l’adoption controversée du pass sanitaire a déclenché une vaste campagne de protestation dans tout le pays.

Impossible aujourd’hui de réduire l’opposition au pass et à la vaccination obligatoire à une poignée d’allumés ou d’antivax. Ce sont désormais des juristes, des soignants, des pompiers hier en première ligne de la guerre contre le virus qui s’insurgent contre ce qu’ils estiment être des atteintes graves aux libertés individuelles.

La défiance victime de la politique sanitaire

L’extrême polarisation du débat sur la vaccination encouragée par les pouvoirs publics a fait une victime décisive : la confiance. Confiance réciproque entre citoyens, envers les institutions, envers la science. Et cette confiance sera très difficile à rétablir, ce qui est une mauvaise nouvelle pour la stabilité et la prospérité de notre démocratie représentative.

Dans un essai publié en 1995, Francis Fukuyama explique que la communauté politique n’est pas uniquement forgée à partir des règles explicites du droit positif et des outils de régulation administratifs. Elle s’appuie sur des règles éthiques implicites qui régulent les interactions individuelles en tissant de la confiance réciproque.

L’absence de ces règles implicites peut conduire à des sous performances en matière économique, ce que les économistes désignent par un déficit du « capital social », c’est-à-dire de la capacité à travailler ensemble selon des buts définis en groupes ou au sein d’organisation.

Contrairement à la vision classique du capitalisme qui consiste à réduire sa dynamique à des facteurs matériels (la disponibilité de la terre, la quantité d’industries, etc.), parler de capital social fait reposer son essence dans la connaissance et sur les compétences des individus. La réflexion de Fukuyama rejoint ici celle de Deirdre McCloskey, Joyce Appleby ou encore Matt Ridley sur l’économie de marché comme « cerveau collectif ».

Règles formelles et informelles

Pour Fukuyama, les règles et les normes qui permettent la capitalisation sociale agissent en complément du droit, des contrats ou encore du postulat de la rationalité des acteurs en démocratie libérale. En fluidifiant les relations sociales, elles participent de la stabilité et de la prospérité des sociétés ouvertes. Elles dessinent une socialisation spontanée qui se loge au sein des communautés intermédiaires (voisinage, entreprises, associations) distinctes de la famille et des États.

Bien entendu, toutes les relations individuelles ne se réduisent pas à la confiance. Les hiérarchies, les organisations formelles et structurées sont nécessaires là où le capital social fait défaut. Les gens qui ne se font pas confiance coopèrent par l’intermédiaire de régulations négociées, acceptées et exercées parfois par la coercition.

Pour Fukuyama, ces hiérarchies, qui sont des substituts à la confiance, engendrent des coûts de transaction plus ou moins lourds selon les pays. Un pays suradministré comme la France où la défiance encourage l’explosion bureaucratique et où l’explosion bureaucratique encourage la défiance, l’activité économique se trouve pétrifiée.

En effet, pour l’essayiste américain la défiance que cherche à combler la régulation, mais qui crée aussi de la défiance par sa nature coercitive, équivaut à une sorte de taxe sur toutes les activités économiques du pays. Cette taxe, les pays avec un fort niveau de confiance en font l’économie.

La crise sanitaire n’a fait au fond qu’accélérer une dynamique de défiance, qui pour Fukuyama remonte au moins au XVIe siècle : la centralisation monarchique a détruit la socialisation spontanée en France. Ajoutons que cette centralisation n’a fait que s’accroître avec la révolution, le moment napoléonien puis l’émergence de l’État providence. Aujourd’hui, la défiance atteint des records et plutôt que de chercher à l’atténuer, les pouvoirs publics l’instrumentalisent pour aboutir à leurs fins. Jusqu’au morcellement culturel et social du pays ?

 

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