Politique économique : la méthode Touvabienovitch

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Politique économique : la méthode Touvabienovitch

Publié le 14 octobre 2021
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Par Pierre Robert.

Dans Bagatelles pour un massacre, un de ses pamphlets maudits, Céline relate sa visite dans un hôpital complètement délabré de la banlieue de Leningrad, guidé par le camarade Touvabienovitch ne cessant de vociférer d’une voix de stentor : « Ici confrère, tout va très bien ! … Tous les malades vont très bien ! Nous sommes tous ici, très bien ! ».

Cette manie de la dissimulation illustrée par les simulacres de Potemkine voulant cacher à Catherine II l’état sinistré des villages de son empire n’est pas propre à la Russie.

Elle sévit plus que jamais en France où, relayés par les médias, les organismes officiels abreuvent l’opinion de nouvelles encourageantes.

Tout va très bien !

À ce titre l’INSEE souligne que le taux de chômage baisse significativement. De 8,5 % de la population active avant la crise sanitaire, il passe à 8 % au deuxième trimestre 2021 et devrait fléchir à 7,6 % au troisième pour rejoindre ses plus bas niveaux d’avant crise selon la dernière note de conjoncture de l’Institut.

La Banque de France n’est pas en reste. Elle s’attend désormais à ce que du fait d’un rebond bien plus rapide que ce qu’elle avait d’abord prévu, ce qui en dit long sur la qualité de ses prévisions, le PIB augmente de 6,3 % cette année, puis de 3,7 % en 2022 et de 1,9 % en 2023.

Si l’on en croit les statistiques étatiques, on se rapproche à grands pas de la situation idéale qualifiée de « carré magique » par l’économiste keynésien Nicolas Kaldor avec une inflation encore faible, une situation de l’emploi encourageante et une croissance vigoureuse. À condition toutefois de faire l’hypothèse bien hasardeuse que la hausse des prix n’est qu’un épisode transitoire et de mettre sous le tapis les mauvais résultats du commerce extérieur comme le font la plupart des économistes de cour.

De leur point de vue mieux vaut mettre l’accent sur le pouvoir d’achat qui aurait progressé de 8 % durant les cinq dernières années, soit deux fois plus vite que lors des deux quinquennats précédents.

Attention, bombe à retardement économique !

Si on ne se laisse pas aveugler par cette poudre aux yeux macro-économique et que l’on observe avec lucidité le terrain micro-économique, il n’y a pourtant pas lieu de se réjouir. Les entreprises vivent de fait des réalités beaucoup plus sombres. En dépit de la manne dont elles ont bénéficié, leur vitalité a été gravement altérée par la crise sanitaire et par les décennies d’erreurs économiques cumulées par nos gouvernements constructivistes.

C’est ce que soulignent les économistes d’Euler Hermès. Leur dernière étude montre sans ambiguïté que la crise du Covid-19 et plus encore la manière dont elle a été amortie à coups de subventions en tous genres a créé une bombe à retardement en matière de défaut de paiement et de faillites.

Grâce à un soutien étatique d’envergure, les défaillances d’entreprises ont certes reculé en France de -38 % en 2020 et continueront de baisser en 2021 (-17 %). Mais cette période de calme avant la tempête va s’interrompre brutalement. En 2022 les faillites devraient bondir de 40 %, ce que les experts du leader mondial de l’assurance-crédit qualifient de « début de normalisation ».

Par la suite on peut donc s’attendre à la multiplication des cas d’insolvabilité comme le confirme Ana Boata, Directrice de la recherche économique de la filiale du groupe Allianz, estimant que ce rebond est annonciateur d’« une reprise durable de la recrudescence des défaillances d’entreprises en France ».

Les effets pervers du quoi qu’il en coûte

On sait en effet d’ores et déjà que la stratégie du « quoi qu’il en coûte » a permis la survie d’un grand nombre d’« entreprises zombies » promises à la disparition avant la crise sanitaire et qui n’ont survécu que grâce aux mesures exceptionnelles de soutien dont elles ont bénéficié sans grand discernement de la part des autorités. Elles devraient bientôt tomber comme des mouches. On sait aussi que dans un environnement économique, fiscal et réglementaire toujours difficile, bien des entreprises viables vont avoir les plus grandes difficultés à rembourser les PGE (prêts garantis par l’État) qui leur ont été consentis en faisant exploser leur endettement.

Il faut de plus se méfier de l’effet domino que provoquerait la faillite prévisible de quelques entreprises ayant un chiffre d’affaires supérieur à 50 millions d’euros. En ne payant pas leurs fournisseurs, elles leur feront courir un sérieux risque financier. En outre cela perturbera fortement l’approvisionnement de leurs clients, les obligeant à trouver d’urgence des alternatives coûteuses.

De nombreux acteurs sont donc aujourd’hui en situation de grande fragilité réelle ou potentielle. Même progressif le retrait des dispositifs qui ont maintenu les uns et les autres à flot est inévitable et ne peut qu’engendrer une forte recrudescence des défauts de paiement.

Au passage le parachute financier déployé par l’État pour retarder la chute des plus fragiles aura fait grimper la dette publique à près de 120 % du PIB. À la détérioration de la santé financière des entreprises, s’ajoutent donc les problématiques de soutenabilité de la dette publique dont le poids croissant repousse à des échéances toujours plus lointaines le rééquilibrage de nos finances publiques.

Vers la stagflation économique ?

Autre danger pour les entreprises, mais sans doute par pour l’État dont cela pourrait alléger le fardeau, on assiste manifestement à un retour en force de l’inflation, prévisible depuis longtemps, mais toujours nié. L’hypothèse d’un réamorçage de la boucle prix-salaires devient de plus en plus crédible si on considère la pénurie actuelle de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs essentiels de l’économie française.

Si on rapproche ce processus déjà bien enclenché de hausse des prix et la vague de faillites qui se profile avec ses effets de contention d’une offre déjà fortement perturbée par la multiplication de difficultés logistiques avec des pénuries de tous ordres, la stagflation devient une hypothèse de plus en plus crédible.

Ce que cache le paravent des statistiques officielles est donc peu réjouissant. Les bonnes performances actuelles ne sont qu’apparentes. Elles peuvent faire illusion jusqu’aux prochaines élections, mais il ne faut pas être dupe de ce tour de passe-passe.

Une opportunité de redressement

Dans un contexte aussi sombre, le seul espoir réside dans la dynamique de redressement de notre économie que peuvent initier les débats qui vont précéder les élections présidentielles. Ils vont être l’occasion de braquer le projecteur sur les mesures permettant de desserrer les contraintes d’offre pesant sur les entreprises et de remettre de l’ordre dans les finances publiques en inscrivant à l’agenda des thèmes comme la réforme des retraites, l’imposition du capital et la fiscalité des entreprises. Il n’est toutefois pas non plus exclu qu’on cède à nouveau aux sirènes du retour de l’ISF et d’une augmentation massive des salaires qui à coup sûr provoqueraient une tornade inflationniste.

Pour écarter ce noir scénario, il est impératif de faire de la question des faillites et de la fragilité de notre tissu productif un point central de la campagne à venir. On tient peut-être là un moyen de mettre un terme à ce que l’auteur du Voyage au Bout de la Nuit aurait pu qualifier d’« immense insistance dans le navrant ».

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